Entretien avec Patrick Launay et Astrid Poly

Qu’en est-il des mères que vous accueillez pour la première fois dans votre institution[i] ?

Nous accueillons des personnes concernées par les problématiques addictives au sens large. Pour celles qui sont mères, la question de la culpabilité est souvent au premier plan et concerne la manière dont ces consommations impactent le lien avec l’enfant.

Ces consommations peuvent s’avérer être une manière de s’absenter de la relation, ou de faire face au sentiment de vide qu’elles disent parfois éprouver, lorsqu’elles découvrent que leur enfant ne les comble pas totalement. Un vide que l’on peut mettre en relation avec ce qui fait difficulté pour ces sujets, à savoir « être femme en dehors de la position maternelle ». Être mère leur donne une identité. Lorsque l’enfant est en âge de marcher puis d’être scolarisé, on peut observer une difficulté chez certaines femmes. Ces premiers pas de l’enfant peuvent mettre en lumière une certaine immobilité de leur mère, s’agissant de leur désir. Ici les drogues, alcool compris, peuvent accompagner une certaine fixité du sujet.

Donc, vous repérez que l’alcool peut avoir une fonction pour ces mères ?

Oui, et ces consommations sont à considérer au regard de la maternité : lui sont-elles antérieures (ce qui suppose une problématique connectée à l’histoire du sujet), concomitantes ou postérieures (ce qui interroge alors la maternité dans la vie du sujet) ?

Parfois, on repère que la problématique se met en place après la naissance d’un deuxième ou d’un troisième enfant, ce qui questionne sur ce qui fut projeté et vécu dans cette maternité-là, par la mère et par son entourage,avec tous les décalages possibles et inhérents au fait que l’enfant est imaginé, attendu, pensé, parlé, par chacun à sa manière. L’entourage peut exercer une pression importante sur la future mère qui n’a que peu d’endroits pour pouvoir dire la surprise, le doute, l’incertitude, les questions… Doutes qui viennent générer bien de la culpabilité, puisque selon un poncif bien connu, être enceinte, c’est forcément être dans l’attente heureuse de l’enfant à venir… C’est à cet endroit, comme en témoignait une mère au sujet de sa troisième grossesse, que la substance psychoactive peut être convoquée pour maintenir la censure garante d’un certain équilibre familial.

Lorsque la problématique est antérieure à la maternité, la grossesse peut être fantasmée comme un point d’arrêt possible à la dépendance au produit. Dans ce cas, la question se pose de ce qui a été projeté sur l’enfant à venir. Ici encore, il s’agira de faire avec le réel de ce qui rate.

La maternité ne parvient pas toujours à faire point d’arrêt, et la question se pose alors du devenir de la relation mère / enfant, la substance addictive pouvant perturber considérablement les premières mailles du lien.

Quelque chose de nouveau est-il apparu dans leurs paroles ces dernières années ?

L’illusion d’être « toute-mère », qui sans doute provient de ce qui dans notre époqueincite les mères à investir plusieurs positions, et plutôt du côté de la perfection. Travailleuses, épouses, mères, elles doivent aussi s’investir dans la cité et mener le « tout » dans le plus grand épanouissement… Être une « bonne mère en tout »,savoir « tout concilier », semblent être les injonctions de l’époque.

L’enfant à cet endroit peut d’ailleurs être attendu comme le prolongement d’un fantasme de perfection ou d’excellence : « réussir son bébé »titre une chaîne de magasins en puériculture… L’addiction peut être alors comprise comme ce qui entrave ce projet de perfection. L’endroit où ces mères peuvent dire d’elles-mêmes qu’elles « se loupent ».

Mais s’alcooliser, consommer des drogues dans le secret peut être d’autre part entendu comme une conduite quasi-dopante qui permet de sauvegarder, en surface, une certaine image de « mère qui assure » et qui, hors du regard de l’enfant, s’autorise la relâche, la détente. Par ailleurs, certaines mères peuvent revendiquer ces moments d’abandon au cours desquels elles sortent de leur position de « toute maîtrise ».

Dans leur manière d’être au monde, elles trouvent dans des consommations excessives une manière de se relier en dehors de leur position de mère, d’exister. « À devenir mère, cesse-t-on d’être femme ? » semble être une de leurs questions lorsqu’elles évoquent, notamment, la petite enfance de leur enfant, période qui semble les avoir accaparées sans qu’un tiers ne puisse intervenir. Et d’ailleurs, l’objet auquel elles se trouvent liées que ce soit l’alcool, d’autres drogues ou le jeu, n’est-il pas à envisager comme tenant lieu de tiers ?

 Propos recueillis par Catherine Thimeur et Solenne Albert

[i]Patrick Launay et Astrid Poly sont psychologues cliniciens dans un Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) en Bretagne.