Alix-des-Roys

Alix de Lamartine, la mère d’Alphonse, a eu huit enfants. Si elle se montre fière de sa progéniture et notamment du futur poète, elle n’en demeure pas moins « affligée » lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte de son huitième. La famille dispose de peu de moyens et cinq filles à marier, sans dot, constituent pour une famille un sujet d’inquiétude. Elle tâche cependant de se « résigner » et poursuit, au fil des pages du journal intime qu’elle tient scrupuleusement, ses doutes et ses attentes à l’égard de ceux qu’elle veille la journée entière.

Beaucoup de ces journaux tenus par des femmes sont le réceptacle de leurs déceptions, de leur ennui et des menues affaires domestiques qui les occupent. Toutes sont attendues à la maternité et, à défaut, se rangeront dans la catégorie des « vieilles filles » dont les physiologies ont dressé un portrait sans concession immortalisé par Balzac dans la Cousine Bette qui arbore fièrement son poil au menton. La femme est une gorgone en puissance tant qu’elle n’est pas mère et lorsqu’elle y échappe, elle retourne à cette catégorie obscure, qui offre cependant une indépendance dont aucune femme mariée ne peut jouir. Ce quotidien de femme mariée et de mère, Alix de Lamartine en donne un témoignage aussi sensible qu’authentique. Elle avoue ainsi, sans fard, la difficulté qui peut être la sienne à n’être qu’une femme de devoir, toute à sa maternité : « Je me reproche quelquefois de chercher la dissipation, cependant je sens qu’elle est vraiment nécessaire à ma santé lorsque j’ai passé la journée entourée de mes enfants, dont la santé, les heurts, les cris, me fatiguent souvent horriblement »[1]. Après avoir achevé la lecture d’un énième ouvrage édifiant de Madame de Genlis, elle note : « Ce que je lus dans Adèle et Théodore qui me parut le plus utile à retenir était que la chose la plus importante dans l’éducation était d’inspirer une grande confiance à ses enfants, et qu’il fallait pour cela les écouter toujours avec attention et l’air de l’intérêt, quelle que soit la chose dont ils veuillent nous entretenir, parce qu’alors ils prennent l’habitude de nous parler de tout ce qui les occupe. Je veux mettre cela en pratique quand même cela devrait m’ennuyer souvent, c’est encore plus important pour moi que pour une autre, ayant beaucoup de filles »[2]. À nouveau, c’est la division qui prime ici, et l’idéalisation de la maternité n’est pas de mise. Si la question de la confiance se pose, c’est à double tranchant, afin d’exercer sur ses oies blanches une surveillance plus efficace. Garantir la moralité de ses enfants est en effet une exigence et Alphonse n’est pas dispensé de cette attention maternelle. Ainsi, même lorsqu’il aura vingt-trois ans, sa mère se fera encore un devoir d’expurger sa bibliothèque et passera dans sa chambre pour y brûler les mauvais livres. C’est le cas de l’Émile de Rousseau dont elle recopie cependant quelques morceaux choisis avant que de le faire passer à l’état de cendres. Le mois suivant, elle confesse son forfait. L’avis de l’homme d’Église est sans appel et elle se jure, non plus de cesser les autodafés, mais de ne plus jamais poser les yeux sur les œuvres défendues qui touchent pourtant son cœur sensible.

Alix de Lamartine est une mère tourmentée, aux prises avec les exigences normatives et un désir qui n’a que peu de place pour s’exprimer. Elle cherche dans les livres comment apaiser son cœur et faire taire l’insatisfaction. Si elle culpabilise d’avoir giflé l’une ou grondé l’autre de ses filles, Alphonse semble jouir d’une quasi-totale impunité. Son « cœur saigne » lorsqu’il entre au collège qu’elle compare alors à une « prison », voire à une « maison de mercenaires ». Et, en 1802, lorsqu’il se sauve de chez les Jésuites avec deux amis, elle est incapable de le gronder, craignant de l’éloigner d’elle. Si elle est à un endroit toute, c’est à l’affection de ce garçon aussi orgueilleux que talentueux.

[1] Alix de Lamartine, Journal (1801-1809), 27 décembre 1801, Paris, Lettres Modernes, 1983, p. 74.

[2] Ibid., tome 1, 16 mars 1802, p. 91.