Propos recueillis par Chantal Guibert

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C’est pour Amalthée, série de portraits de mères et d’enfants au sein, que Georges Pacheco a été nommé, en 2013, artiste de l’année par la London International Creative Competition de Londres. J’ai découvert au Mans cette série qui fut exposée également au Carrousel du Louvre ainsi qu’à Arles et à Tampere en Finlande.

Parlez-nous de la série d’Amalthée.

Il s’agissait ici, pour ces mères, de poser dans un moment très fort, très intime qui est celui de l’allaitement, et en même temps d’incarner une image archétypale dans l’histoire de l’art. Le côté un peu distancié, énigmatique, c’est moi qui l’ai suggéré : si j’avais laissé faire, on aurait eu à chaque fois, je pense, la même image : celle de la mère qui pose pour le photographe avec un air de béatitude complète, l’image de la mère comblée et souriante dans ce moment de symbiose. L’objectif de ce travail est de chercher à comprendre comment une mère peut être pleinement elle-même dans un moment très intime et, en même temps, incarner une image archétypale aussi puissante. Mais aussi de provoquer des choses chez les personnes qui regardent ces images. Je suis un questionneur.

Alors, comment vous est venue l’idée de questionner les mères ?

Vraiment, je ne sais pas. Peut-être un rêve. J’étais père depuis deux ans et j’avais rêvé que la crudité de la transformation corporelle qu’avait vécue une mère pouvait être un sujet de photographie. Que quelque chose de négatif pouvait engendrer du beau. On est peut-être un peu loin, mais je ne vois pas d’autre lien.

Vous demandez donc à la mère, dans ce moment très intime avec son enfant, de montrer autre chose d’elle qu’une image classique. Est-ce que c’est la femme que vous allez chercher dans ces portraits, la femme au-delà de la mère ?

Est-ce que j’ai accès, moi, à la mère ou à la femme ? Ce n’est pas forcément une volonté très personnelle. En général, dans les représentations classiques très codifiées des madones ou des vierges allaitant, on peut trouver, effectivement, l’expression d’une certaine béatitude, mais aussi celle d’une sorte de méditation. Le regard de la mère n’est pas vraiment posé sur l’enfant, ou sur un point précis. C’est plutôt un regard vers l’intérieur, vers sa propre condition de femme et de mère. Une distance, en même temps qu’une intériorité. Le questionnement de départ, pour moi, était : à quoi pense une mère quand elle allaite ? C’est un moment très fort, il doit se passer des choses, très intimes, et très énigmatiques aussi – que je pouvais peut-être rendre interprétables, pour qu’elles nous touchent et provoquent aussi des choses en nous. Ces mères ne sont pas des modèles professionnels, et le temps qu’elles ont passé dans mon studio, dans ce sas entre un avant et un après, était très court, de une à dix minutes. Je travaille beaucoup sur l’expression et l’équilibre des mains, du regard, d’une gestuelle, puis j’essaie de les embarquer dans cet univers, cet au-delà de soi que je questionne.

L’esthétique est un moyen pour aller à l’essentiel ?

Oui, c’est pour cela aussi que la lumière est très simple, que le fond est noir et le vêtement réduit à l’essentiel. C’est une épure qui doit permettre d’aller au plus près de l’émotion, de l’interrogation. Et de nous suggérer quelque chose d’intemporel et d’universel.

Le point d’équilibre, c’est le regard ?

Oui, certaines nous regardent vraiment, mais d’autres peuvent avoir le regard détourné ou les yeux fermés.

Le regard peut être là, même les yeux fermés ?

Oui, c’est tout à fait ça. Et je sais très vite à la fin d’une séance, même sans avoir vu les photos, si j’ai réussi à obtenir ce quelque chose de vrai qui va tenir l’image. C’est quelque chose de très intuitif, qui se passe au moment de déclencher.

La série Amalthée va être suivie, m’avez-vous dit, de la série Mater ?

Oui. La vierge Marie est rarement représentée enceinte, un peu dans la statuaire, et cela m’a interrogé. Cela m’a ramené à ce bouleversement du corps dont je vous parlais tout à l’heure, avec mon rêve. Il y a un avant et un après : est-ce qu’on est plus mère en étant enceinte ou après avoir accouché ? Voilà, une autre interrogation était née. Ce nouveau travail est encore en devenir. Je photographie, à chaque fois, la même mère, enceinte dans un premier temps, puis en train d’allaiter son enfant dans un deuxième temps. Et cela, en essayant de garder la même position corporelle de la mère pour que l’on puisse se rendre compte comment le corps, mais aussi l’esprit, ont changé, après ce bouleversement qu’a été l’accouchement. Je fais plusieurs photos et j’en choisis une. J’induis donc des choses. On voit tout de suite où je veux en venir. Ma qualité, c’est l’écoute, pas la parole. Si j’avais la capacité de m’exprimer avec aisance, je ne ferais peut-être pas de la photographie. Le portrait, c’est quelque chose d’intime. Le studio est comme un passage, un sas, comme le cabinet du psy. Une sorte d’œil qui écoute.