confidence la langue maternelle

Jusque-là mes professeurs d’allemand avaient su m’ignorer avec bienveillance ou m’associer au cours par des exposés supplémentaires. Je ne tirais aucune vanité de ma connaissance de l’allemand : c’était ma langue maternelle.

Vers 12 ans j’eus une enseignante dont c’était également le cas. C’était une femme aux cheveux gras et à l’austérité prussienne, qui avait un art consommé de se rendre odieuse à tous très rapidement. Sous sa férule une vétille pouvait faire s’abattre une lourde sanction. Elle se délectait de sa méchanceté qu’elle savait distiller lentement. Même les bons élèves n’étaient pas à l’abri de son caprice. La détestation lui tenait chaud. Elle avait vite repéré ma connaissance de la langue, et s’en saisit pour moquer un discret accent régional dont je n’avais pas conscience. Je devenais subitement un lourdaud de province qui ne savait pas distinguer les « sch » et les « ch ». Le premier se prononçait la bouche généreuse, comme quand on a la bouche pleine d’un bon petit plat. C’était la trace discrète du patois de ma grand-mère, qui nous faisait rire, et que ma mère lui interdisait de parler à la maison. C’était une femme du peuple, ma mère visait plus haut pour nous. Le « sch » c’était un peu la soupe populaire ! Le « ch » au contraire, plus ambitieux, est plus haut perché vers le palais. Plus austère. Fini de rire.

Devant la classe rassemblée, la prof d’allemand tenta de mettre les rieurs de son côté, mais même pour cet humour-là, elle n’était pas douée. Elle m’obligea à répéter encore et encore le « ch » à sa façon ; « Ich ! Répétez ! C’est pas ça ! Encore ! ». Ça n’a peut-être duré que quelques instants. « Ich », « je ». C’est la méchanceté de mon enfance dont je garde la trace la plus durable. C’est comme le souvenir d’un coup, une cicatrice dans le creux de l’estomac, là où on éprouve la sensation agréable de la satiété. Mais aussi un embarras dont il reste quelque chose dans l’élan de prendre la parole, surtout en allemand : « ich… ». C’est comme s’élancer pour une course, et qu’on vous fasse un croche-pied. Je sais très bien distinguer les deux maintenant, mais je ne peux plus dire le « sch » avec la même insouciante aisance qu’avant. Le son vient impeccable, mais il reste comme une mutilation.

À la police de la langue, je préfère la polites(s)e, la souples(s)e, la délicates(s)e, l’allégres(s)e, la gentilles(s)e…