Entretien avec Ala Hlehel

Ala Hlehel, 40 ans, écrivain, journaliste et scénariste palestinien, est fondateur du magazine en ligne Qadita1 consacré à la littérature arabe. Né dans le village Jish (Gush Halav) en Galilée, ses études à l’université de Haïfa se constituent pour lui comme un carrefour majeur. Il y fait la rencontre de la culture occidentale et s’insère dans une bohème de jeunes intellectuels de langue arabe, qui discutent dans les cafés de Freud, Lacan et Sartre. Nous le rencontrons dans un restaurant arabe branché à Akko, ville dans laquelle il réside.

Être mère ? Question bien occidentale…

C’est un peu comme poser la question de l’identité, dans le sens que les deux ne cessent de se reconfigurer. Toute ma perception de ce que c’est qu’être l’enfant d’une mère et d’être marié à la mère de mes enfants se modifie en permanence. Jusqu’à ce que j’aie quitté la maison pour aller à l’université, ma mère était pour moi une déesse. C’est une femme très forte. Toute sa vie elle a regretté de ne pas être née homme, et de ne pas avoir terminé ses études. Elle était comme un lion en cage. Le problème du statut de la femme dans une société traditionnelle et patriarcale la rongeait.

Mon rapport aux femmes a été très influencé par elle. J’adore les femmes fortes, et je déteste celles qui sont faibles. Mon modèle est celui d’une femme capable de gérer une maison, avoir une relation égalitaire avec un homme et le défier intellectuellement.

Vous êtes préoccupé comme votre mère par le statut de la femme dans la société…

Quand j’ai quitté le village pour aller étudier à Haïfa, j’ai été révolté pendant quelques années. J’avais un refus total de tous les codes sociaux dans lesquels j’ai grandi. Je viens d’une famille musulmane, mais je suis aujourd’hui un athée décidé. À vingt ans, j’étais déjà féministe et militant pour les droits des homosexuels. Tout ce que je fais converge vers ce point.

Le fait que ma mère ait regretté toute sa vie de ne pas pouvoir réaliser son potentiel a développé chez moi une conscience politique dans son sens profond, celui du rapport dominant – dominé. Ainsi par exemple, la question de savoir qui va faire la vaisselle le soir est pour moi un débat politique. Il ne va pas de soi que le monde soit organisé en hiérarchie de pouvoir. Le féminisme classique voulait que les femmes égalent l’homme. Les adeptes de la théorie queer disent : à quoi bon égaler l’homme ? Les hommes et les femmes sont des êtres différents. La même chose se joue dans une société entre un gouvernement et ses citoyens, la majorité et la minorité, le collectif et l’individu. Pour prendre un exemple, les Arabes en Israël ne doivent pas aspirer à être comme les Juifs. C’est une terrible erreur.

Pourtant, votre rencontre avec les Juifs semble avoir été importante pour vous.

 

J’ai fait un parcours autour de cette question. À 18 ans, je voulais être juif : parler hébreu, avoir une petite amie juive, être bien intégré dans le milieu universitaire. Ensuite j’avais l’intention d’écrire en hébreu. Petit à petit, j’ai découvert que c’était impossible, que je ne ressemblerais jamais à un Juif. La question de savoir que faire avec le fait d’être arabe a pris alors le dessus. À partir de là, je suis retombé amoureux de la langue arabe. Mais je n’ai pas cédé sur l’hébreu. L’hébreu est pour moi un outil puissant pour parler avec l’autre que je veux influencer. Si un jour je me décourage de la possibilité de vivre ici avec des Juifs, j’arrêterai d’écrire en hébreu. Je pense que ce parcours est commun à beaucoup de jeunes Arabes. Au bout du compte, les Arabes en Israël sont un produit d’une rencontre avec les Juifs qui a créé une nouvelle culture. L’élite arabe en Israël s’alarme de ce qu’une nouvelle langue apparaît, qu’on appelle « arabrit » (un arabe pimenté de mots et expressions en hébreu). Il y a une crainte que la langue arabe se perde car l’usage de la langue est une condition de l’identité.

Ces questions me préoccupent tous les jours. La réflexion sur les relations entre Occident et Orient m’a poussé à écrire dans mon avant-dernier livre une nouvelle amusante qui s’intitule Mes relations secrètes avec Carla Bruni. C’est une fantaisie sur un écrivain arabe à Akko, de qui Carla Bruni tombe amoureuse. Elle vient vivre à Akko et dissimule son identité sous une burqa. Une histoire d’amour passionnée se tisse entre nous. Cette nouvelle décrit d’une part l’attrait de l’Occident pour l’Orient en tant qu’exotique, sexuel, envié et d’autre part, le rapport complexe à l’Occident des Orientaux que nous sommes. Jadis, le colonialisme a été très cruel. Aujourd’hui, il est devenu sexy et attractif : Paris, Berlin, Londres, New-York… on a envie d’y être. C’est un cas classique de rapport amour – haine.

Quel est le souvenir le plus marquant que vous avez concernant l’expression « être mère » ?

C’est un souvenir traumatique, un moment constitutif. J’avais seize ans quand j’ai vu mon père gifler ma mère. J’ai compris alors que mon père n’était pas un saint comme je l’avais pensé, et que ma mère n’était pas l’héroïne que j’avais imaginée puisqu’elle n’a pas réagi. C’est une des choses qui m’ont éloigné de mes parents. Mais il y eut aussi d’autres raisons. Mes parents tentaient de me mettre à l’écart de la politique. Ils suivaient le dicton arabe qui dit : « Rase le mur et tais-toi ». Cela a produit un très grand clash entre nous. Un jour, ils ont appris par la presse ma participation à une manifestation à l’université qui a un peu débordé. Ma mère m’a appelé pour me dire : « Maintenant, tu fais tes affaires et tu rentres à la maison ! » C’était la première rupture sérieuse avec mes parents, surtout avec ma mère. J’avais une grande colère par rapport à eux. Je leur disais en moi-même : comment pouvez-vous vous taire ainsi ? Vous avez été battus en 1948. On a pris vos terres, vous vivez comme des esclaves. Mais en mûrissant, notamment après l’âge de 30 ans et avec la naissance de mes enfants, j’ai commencé à comprendre qu’ils sont dans un certain sens des héros, car ils ont préservé la maison et ont réussi à vivre comme réfugiés dans leur propre patrie, contre tout espoir. Si j’ai changé mon rapport avec mes parents, il y a eu un bougé chez eux également quand j’ai reçu le premier prix littéraire et que mon nom est apparu dans les journaux.

La force de votre mère est d’avoir désiré autre chose pour ses enfants…

 

Ma mère pense aujourd’hui qu’avec mon frère acteur nous incarnons, lui et moi, ses propres talents. De son côté, sans avoir fait d’études, elle était devenue pour un temps la coordinatrice du mouvement des femmes Na’amat2 au village. Elle organisait des colloques, parlait en public et suscitait de l’admiration. Il y a un an, j’ai présenté mon livre sur Carla au village. Elle a voulu faire l’ouverture de la soirée, et sans avoir lu le livre, elle l’a fait d’une façon magistrale. C’était l’un des moments les plus émouvants de ma vie. Mes parents n’ont jamais lu mes livres. Ma mère met le livre sur l’étagère, et dit : « c’est le livre de mon fils ». Or, il y a quelques mois, elle a dû faire un séjour à l’hôpital pour être opérée. Elle a téléphoné pour me dire : « J’ai pris ton livre avec moi, j’ai lu deux nouvelles. Tu es bon écrivain, mon fils ».

Qu’est-ce que vous travaillez actuellement ?

Un des thèmes principaux de mon dernier roman est celui des femmes en tant que victimes de guerre. Il traite d’une histoire vraie lors du siège de Napoléon sur Akko. Un bateau de prostituées envoyées de Paris pour remonter le moral des soldats français est tombé dans les mains de la marine anglaise qui soutenait la ville. Les Anglais ont livré ces femmes aux soldats d’Al Jazzar qui les ont violées et assassinées. En représailles Napoléon s’est vengé sur les femmes des villages arabes de la région. La cruauté est de tous côtés dans ce jeu d’hommes, mais ce sont les femmes qui payent le prix.

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Akko, le 8 août 2014

1 En octobre 2012, ce magazine a publié en arabe une interview de J.-A. Miller sous le titre « On aime celui qui répond à notre question : “Qui suis-je ?” » (Traduction par Khalil Sbeit). http://www.qadita.net/featured/jack/

2 Na’amt : acronyme de « Femmes travailleuses et bénévoles ».