Au commencement des années vingt, avec l’avènement de la paix, un large contingent de médecins américains quitta New York pour la capitale autrichienne afin d’y faire une analyse avec Freud. Parmi eux, le jeune psychiatre Abram Kardiner allait livrer, bien des années plus tard, le récit de son expérience dans Mon analyse avec Freud1.

Analysé entre octobre 1921 et avril 1922, Freud ayant fixé initialement la durée de son traitement à six mois, Kardiner prit goût très rapidement à son analyse. Lorsque Freud lui rappela, au début du mois de mars, que son analyse devait se terminer le 1er avril, il protesta « véhémentement ». Mais Freud resta « inébranlable ». Quand l’échéance arriva, le jeune analyste en formation qu’était Kardiner s’attendait à ce que le maître fasse « un commentaire de son analyse », ou tout au moins « un résumé » du travail accompli. Nul doute que Freud avait « des merveilles à en dire ». Or, il n’en fut rien : il restait à la charge de Kardiner de tirer les conséquences de ce qui était advenu dans son analyse.

Peu de temps avant la fin de celle-ci, Kardiner demanda aussi à Freud comment il se voyait lui-même comme analyste. « À dire les choses franchement, lui confia-t-il, je suis beaucoup trop un père. »

Cette déclaration de Freud concernant sa place dans le transfert n’est pas sans faire écho avec un autre aveu fait à la poétesse américaine Hilda Doolittle, qui fut en analyse avec lui de mars à juin 1933. À la suite d’une expérience désastreuse faite à Londres en 1931 sur le divan de Mary Chadwick, Hanns Sachs encouragea Doolittle à tenter sa chance à Vienne. Lorsque Freud accepta de la prendre en analyse, celle-ci lui dit : « Je viens ici chercher ma mère ». Freud répondit, sans fard : « Je dois reconnaître, (vous avez été franche avec moi, je le serai donc avec vous), que je n’aime pas être la mère dans le transfert, cela me surprend et me choque toujours un peu »2.


Freud était bien averti de sa gêne à ce que l’on s’adressât à lui, dans le transfert, comme à une mère. Et il n’hésitait pas à suggérer que cette difficulté était liée à une question insuffisamment résolue. En 1931, dans son essai sur la sexualité féminine, il notait que « tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m’a paru difficile à saisir analytiquement, comme s’il avait été soumis à un refoulement particulièrement inexorable »3. Freud estimait que les « femmes analystes » étaient plus avantagées qu’un analyste homme pour sonder ce lien primordial à la mère. Après tout, s’agissant du transfert, celles-ci sont mieux à même de représenter un substitut maternel4.


Toutefois, Freud n’esquiva pas, ni ne recula, devant sa propre difficulté.Bien au contraire, il en mesura l’importance. Il n’en resta pas moins qu’il écrivit deux textes majeurs sur la féminité. Freud avait « un rapport véridique au réel »5. Il n’a cessé, sa vie durant, de s’y frotter et de l’appréhender au plus près.


1 Abram Kardiner, Mon analyse avec Freud, Paris, Les belles lettres, 2013, p. 69-71.

2 Hilda Doolittle, Pour l’amour de Freud, Paris, Des femmes-Antoinette Fouque, 2010, p. 196.

3 Sigmund Freud, « Sur la sexualité féminine » (1931), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 140.

4 Ibid.

5 Jacques Lacan, « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 101.