Mon petit tout nouveau-né tétait. J’ai tant aimé faire téter, j’étais si ravie d’être une mère avec du lait, pleine d’un lait que n’inquiétait pas mon buste de quatorze ans. C’était sans doute mon dernier enfant, l’une des tétées non infinies possibles. Ma mère en robe de chambre était face à moi, chacune devant son bol et le petit au sein. Elle était vieille, pas forcément âgée mais vieille, malade de toutes les maladies qu’elle n’avait pas eues. Tassée, pas coiffée, en robe de chambre de sorcière, à peine dégoûtante cependant parce que pesamment présente. « J’ai trop chaud » m’a t-elle dit. Et j’ai vu le rouge du radiateur irradier sa nuque. Je l’ai sentie avoir trop chaud, il fallait éteindre. Je pouvais tenter de me lever à l’instant même, bousculant les bols, interrompant la tétée, passer très vite derrière elle sans renverser la table et sans brûler le petit pour tirer d’une main sur la prise. Mais le temps de me décider, c’est elle qui est tombée vers l’avant, le nez dans le café au lait, vomissant un jus noir. Il y avait la mort et la vie, et moi j’étais comme un fléau de balance, et j’aimais les deux. Pourquoi suis-je sûre que de ce jour me date l’infirmité des mots?

Barbara Cassin, Avec le plus petit et le plus inapparent des corps