Le journal de la création, écrit au moment où Nancy Huston tombe enceinte, est un essai de faire coexister l’art et la vie d’une autre façon. Elle s’inspire d’une lettre que Flaubert écrit à sa mère, définissant l’artiste comme « une monstruosité en quelque sorte hors nature. Il en souffre et fait souffrir »i.

Dès les premières pages, elle renonce à son projet initial de « démontrer comment, dans chaque couple d’artistes, la femme se fait avoir par l’homme »ii, puisque force est de constater qu’au-delà du partenaire masculin, un autre entre, très vite, dans la danse : celui de la mère. Celle-ci prend souvent la tournure d’un Autre persécuteur ne laissant jamais les artistes femmes trouver l’assise suffisante pour parer à l’illimité de leur jouissance.

Ce journal mêle à la fois les lectures concernant ces couples d’artistes mais aussi, par bribes, les éléments de sa propre histoire. À travers lui, elle interroge le lien possible, ou pas, entre la création et la procréation.


Selon Nancy Huston, le complexe d’Electre circonscrit la forme qu’elle donne à un antagonisme foncier entre la mère, toujours « assimilée au corps »iii et le père assimilé « à l’esprit »iv. D’après elle, la petite fille aspire « à le rejoindre intellectuellement dans la répudiation dédaigneuse de tout ce qui est féminin, et surtout du corps féminin »v.

Pour N. Huston « une femme qui “tue” symboliquement sa mère, à travers l’acte d’écriture ou autrement, se tue toujours elle-même aussi »vi ; ce patchwork dont la maille tisse autrement le lien entre la vie et la littérature est une façon de ne pas y succomber.

Son livre se termine au moment où approche la naissance de l’enfant qu’elle porte : elle perd les eaux. Hantée par les vers du poème « La terre vaine » de T. S. Elliot, elle subvertit, par un mot et une autre langue, la vision crépusculaire développée par le poème « This is the way the world ends », le transformant par « c’est ainsi que commence le monde », pour accueillir la vie.

 

 


i Huston N., Journal de la création, Paris, Seuil, 1990, p. 18.


iiIbid, p. 18.


iii Ibid, p. 148.


ivIbid.


vIbid.


viIbid, p. 38.