Si le traumatisme est pour tous – lot commun des parlêtres –, disons alors que du fait d’être si répandu, il n’est rien moins que rare. Mais s’il vaut pour tout un chacun, il n’en est pas moins aussi singulier qu’intime, rare donc au sens où ce n’est qu’au un par un de ceux pour qui il vient prendre cette valeur qu’il s’isole. Au croisement de l’universel et du singulier, pas étonnant donc que la guerre, qui façonne l’Histoire, celle avec sa « grande hache », mais marque aussi ô combien les histoires de ceux qui la traversent, se prête si bien à poser les questions relatives au traumatisme.

Deux livres anciens ont attiré mon attention à la bibliothèque de l’ECF : Névroses et psychoses de guerre chez les austro-allemands, de G. Dumas et H. Aimé, publié chez Félix Alcan en 1918, et Troubles mentaux et troubles nerveux de guerre de G. Dumas encore, chez le même éditeur, en 1919. Ce ne sont pas des ouvrages de psychanalyse. Ils sont issus de rapports établis par des médecins militaires, qui témoignent avec précision, au fil des observations rapportées, de la richesse clinique de leurs interrogations mais aussi des impasses dans lesquelles ils se trouvent. Lecture édifiante qui nous plonge dans la guerre, la Grande, celle de 14-18, qui donna lieu à une profusion impressionnante de travaux sur les troubles mentaux qu’elle occasionnait. On apprend que la bibliographie de trois de ces rapports, parus à Berlin en 1915 et 1916, ne comprend pas moins de 360 publications. La guerre fait couler le sang, et le traumatisme beaucoup d’encre.

C’est toujours la question de la cause qui surgit avec celle du traumatisme. Ainsi le premier chapitre du livre de Dumas s’intitule-t-il : « Des troubles mentaux colorés par la guerre ou indirectement provoqués par elle ». Quelle est donc la couleur de la guerre ? Parmi les troubles étudiés, quand aucune cause organique ne peut être retrouvée, il apparaît à l’auteur que « les accidents en question sont curables par persuasion et explicables par les autosuggestions et suggestions des sujets ». Mais, le chapitre qui pose cette question se termine néanmoins par une nouvelle interrogation : « Mais d’où vient que tant de commotionnés sont capables de se suggestionner de la sorte ? » L’émotion, les théories de P. Janet et les travaux de Babinski sont appelés à la rescousse. C’est le savoir psychiatrique du XIXe siècle qui est encore à l’œuvre, celui de l’hystérie de Charcot et des travaux sur l’hypnose, qui, en attente de sa subversion par la pensée freudienne, reste pris dans la problématique de la suggestion et de la simulation. Certes, l’idée du possible caractère psychogénétique de certains troubles étudiés affleure, renforcée par le succès thérapeutique de méthodes de type psychothérapeutique, et ce beaucoup plus chez les médecins allemands que leurs confrères français semble-t-il, mais cela n’aboutit cependant pas à penser la causalité psychique en tant que telle, et le malade reste objet d’étude et non sujet de son symptôme.