DURAS

« Sublime, forcément sublime Christine V. », cette chronique parue dans Libération en 1985 – à la demande de Serge July –, divisa sévèrement l’opinion et mis Duras au banc des accusés à son tour. Comment, elle, l’écrivain, avait-elle osé jouer la Pythie à partir de l’existence d’une réelle tragédie familiale ? Et faire d’une éventuelle mère infanticide l’héroïne coupable de sa plume, qui plus est, sublime ? De quoi donc se mêlait-elle ?

Certes, la justice venait d’inculper la mère du crime de son enfant de quatre ans, retrouvé mort dans la Vologne. C’est, par ailleurs, ce qui la décida à finalement publier son texte, après y avoir renoncé. « C’est affreux pour moi d’avoir à l’inculper, d’avoir à en passer par ce moment-là » i, confia le juge à M. Duras qui, elle, ne la rencontra jamais. Si le juge se montre ambivalent dans sa décision, l’opinion publique l’est tout autant, et suite à sa grève de la faim Christine Villemin, alors enceinte, est libérée. En 1993, c’est un non-lieu en sa faveur que la justice prononce. Dix ans plus tard, la justice clôt définitivement le dossier de « l’affaire du petit Grégory », cependant que l’énigme de la mort d’un enfant demeure entière.

Quid de la sublimation durasienne ? Une mère aurait tué son enfant. C’est ce qui l’intéresse, et ce qui excède l’opinion commune, parce que cela renverse radicalement toutes les valeurs positives associées à la relation mère-enfant, comme de tout temps inscrite dans le marbre d’une nature imaginaire et originelle : une mère toujours chérira son enfant. Duras brode une élucubration de savoir sur ce qui est arrivé à cette femme, dans sa relation avec l’homme, et dans sa rencontre énigmatique avec la maternité. Rencontre ici impossible. Certes, c’est par l’imaginaire que Duras veut humaniser le crime. Elle reprise à son tour l’impensable, avec les outils de l’écriture, elle s’en empare, contre la société et son besoin de désigner des coupables et des peines, contre les outils de la justice. « Quand elles ont un enfant qu’elles ne reconnaissent pas comme leur propre enfant, c’est peut-être qu’elles ne voulaient pas de cet enfant, qu’elles ne voulaient pas vivre. Et dans ce cas aucune morale, aucune sanction ne leur fera reconnaître que cet enfant est le leur. Il faut les laisser tranquille avec leur histoire, ne pas les insulter, ne pas les frapper. » ii Elle plaide donc politiquement pour sauver les femmes qui ne savent, ne peuvent être mères, par le truchement d’une histoire singulière dont elle ne sait rien réellement.

Et plus loin, à propos de la justice encore, « Pourquoi la rendre ? Elle cache. Plus que le secret, elle cache. Elle cache l’horizon du crime et, disons le mot, son esprit. » Si la justice cache l’esprit du crime, la psychanalyse, quant à elle, peut comme le dit Lacan, « [résoudre] un dilemme de la théorie criminologique : en irréalisant le crime, elle ne déshumanise pas le criminel. Bien plus par le ressort du transfert, elle donne cette entrée dans le monde imaginaire du criminel, qui peut être pour lui la porte ouverte sur le réel. » iii Or c’est ce que ne peut précisément Marguerite Duras, malgré son engagement pour toutes les Médées de la terre. Si la littérature peut parfois rivaliser avec la clinique, ce texte plus politique que littéraire rencontre sa limite : pour parler au nom de toutes les femmes, il recouvre la parole et l’histoire singulières d’une femme qui existe. En contraste, la lecture de En matière de crime, qu’est-ce qu’une biographie éclairée par le réel ? iv de Francesca Biagi-Chai, fait retentir autrement les « séquences sociales d’échec et de crime » v qu’il est possible pour un sujet de traverser. « Cette victime émouvante », dont parle Lacan, « évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, […] c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux » vi. Deux chemins certes « fraternels » bien que différents quant aux conséquences éthiques. L’un s’adressant à la société pour tenter de faire comprendre le crime en en faisant une affaire de femmes au-delà des lois, l’autre l’écoutant au plus proche de son réel, pour qu’au-delà de la responsabilité éthique de tout acte, il y ait encore la possibilité de vivre.

i Duras M., Sublime, forcément sublime Christine V., Montréal, Héliotrope, 2006, p. 43.

ii Ibid., p. 48.

iii Lacan J. « Fonctions de la psychanalyse en criminologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 135.

iv Cf. « Le crime et ses énigmes à la lumière de la psychanalyse », actes du colloque ACF-VLB à Angers, le 23 janvier 2010, ACF-Val de Loire Bretagne ; ordre des Avocats du Maine-et-Loire, 2010.

v Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Autres écrits, op. cit., p. 124.

vi Ibid.