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Le 19 juin dernier paraissait dans la London Review of Books un long article de Jacqueline Rose sobrement intitulé « Mothers ». L’auteur y aborde la question de la maternité à partir de six ouvrages récemment parus. L’article, en se faisant l’écho de réflexions exigeantes, tranche avec la mièvrerie de débats récents sur l’attachment parenting et le co-sleeping[1] relancés à la faveur du décès de Peaches Geldof[2]. Une lecture à la fois rafraîchissante et stimulante.

L’adaptation théâtrale de Matilda, le livre pour enfants du célèbre Roald Dahl, fait fureur en ce moment à Londres. Matilda, une petite fille éveillée qui n’aime que les livres, vit avec des parents à la bêtise épaisse qui passent leur vie devant la télévision. Le point de départ très « dahlien » de Jacqueline Rose est que, quoiqu’elles fassent, les mères sont nulles.

Comment donc accueillir un enfant sans projeter sur lui au point de nier ses potentialités propres ? Cette question place d’emblée la réflexion sur le terrain politique. Alors que pour Hannah Arendt ou Adrienne Rich une naissance est en soi un moment profondément anti-totalitaire (le raisonnement d’Arendt est que la liberté vient de la possibilité de commencer, or, une naissance est à chaque fois un commencement), Virginia Woolf, à la même époque, mettait en garde ses contemporains : l’exclusivité de parents qui projettent démesurément sur leurs enfants met en péril le tissu social. Faire passer son enfant devant tout le reste n’a rien de civilisé. Woolf songeait-elle au fascisme ? En tout état de cause, son idée était faite : s’occuper de son enfant comme une lionne de ses petits est une façon de nier son individualité…

Il fut un temps, rappelle Jacqueline Rose, où devenir mère vous projetait dans la cité plutôt que de vous en retrancher[3]. La mère, qui mettait au monde de petits citoyens en devenir, était assimilée au guerrier qui défendait la cité. Elle n’était donc pas tant nourricière que guerrière et la maternité une étape qui, paradoxalement, dé-féminisait celle qui y accédait.

Mais le modèle des mères de l’Antiquité s’en est allé et il faut bien reconnaître que les mères d’aujourd’hui ne s’engagent guère en politique. On assiste à ce qu’Angela Mc Robbie dénonce comme une version néo-libérale de la maternité : des femmes blanches, de la classe moyenne, qui ont des enfants et travaillent dans la sphère économique sont célébrées comme des icônes, comme si elles ne pouvaient aller plus loin (en politique).

Il convient de s’interroger, dans un tel contexte, sur ce qui peut bien légitimer la vision idéalisée de la maternité dans laquelle nous baignons. Denise Riley n’avait-elle pas démontré, dès 1983, que le féminisme n’avait rien à gagner en véhiculant l’idée que la maternité était une forme de créativité, ou l’expression d’un pouvoir féminin? Pat Thane et Tanya Evans (Sinners? Scroungers? Saints? Unmarried Motherhood in 20th-Century England) font une hypothèse : le discours actuel sur la maternité ne serait qu’une manière de détourner la contestation en période de crise. Dans les années 80, 90 au Royaume-Uni, par exemple, la mère célibataire bénéficiant d’allocations en était venue à incarner tout ce qu’il y avait de pire dans la société. La mère célibataire est d’ailleurs d’autant plus critiquée qu’elle est perçue comme une femme n’ayant pas renoncé à sa sexualité, ce qui est antinomique avec l’idée d’une maternité vertueuse. Il convient que la sexualité d’une mère soit invisible, une mère doit préserver le monde de son désir vorace, note Jacqueline Rose non sans ironie. Mais là encore, l’Antiquité nous offre un démenti cinglant : Cléopâtre, femme désirable, n’était-elle pas la mère de quatre enfants ?

Quelle est donc la fonction de ces visions mièvres de la maternité que l’on nous sert actuellement ? La traduction récente en anglais de l’ouvrage d’Elisabeth Badinter, Le Conflit, la femme et la mère ne manquera pas de susciter le débat comme il le fit en France au moment de sa publication. Badinter y fustige l’idéal de la « bonne mère écologique », dénonce les tentatives faites pour culpabiliser celles qui ne s’y conformeraient pas. Car, dès qu’on parle de maternité, la culpabilité est convoquée au premier plan. On en veut pour preuve la réponse de Bruno Bettelheim à l’éditeur qui lui proposait de préfacer l’Histoire de l’amour maternel de Badinter en 1981 : il n’y a pas d’instinct maternel disait Bettelheim (en cela il était d’accord avec Badinter), il convient donc que la culpabilité soit le moteur qui pousse les femmes à s’occuper de leurs enfants.

En réponse à la culpabilité érigée en vertu, Jacqueline Rose convoque l’inoxydable Winnicott, celui qui a su parler vrai, évoquer non seulement la haine mais la connivence érotique que peut ressentir une mère pour son enfant. Alison Bechdel, dans sa bande dessinée intitulée Are you My Mother ?, est winnicottienne : être consciente de la haine qu’on éprouve pour son enfant ne signifie pas qu’on ne l’aime pas. La haine fait partie de l’amour.

La véritable question n’est donc pas tant « comment une mère doit-elle se comporter ? » mais « quelle version de la maternité devrions-nous promouvoir pour permettre aux mères de mieux écouter leurs enfants ? » La poétesse Sylvia Plath a laissé à la postérité des passages sublimes sur la maternité. Non moins sublimes sont ceux où elle évoque l’ambivalence maternelle. Mais ils sont bien moins connus, la propre mère de Plath les ayant censurés à la mort de sa fille. Freud n’aurait-il pas gagné à être moins obsédé par Œdipe et à davantage s’intéresser à Médée ?, s’interroge Jacqueline Rose qui cite le livre de Véronique Olmi, Bord de mer, dans lequel une mère assassine ses deux fils.

Jacqueline Rose a adopté une petite fille. Son expérience de la maternité lui a fait éprouver une angoisse qu’elle ne soupçonnait pas mais aussi une joie dont elle n’aurait pu imaginer l’intensité. Pour que les femmes puissent connaître une maternité harmonieuse, il faudrait, dit-elle, que ce bonheur ne soit plus le secret honteux des mères.

[1] Voir à ce sujet l’article de Caroline Leduc, « La vogue du cododo », paru la semaine dernière sur ce blog.

[2] Peaches Geldof, la fille de l’ancienne rock star Bob Geldof, est décédée au printemps dernier à l’âge de 25 ans, vraisemblablement d’une overdose. Elle s’était récemment faite l’avocat du « attachment parenting ». Voir www.attachmentparenting.org.

[3] Mothering and Motherhood in Ancient Greece and Rome, edited by Lauren Hackworth Petersen and Patricia Salzman-Mitchell.