« We are twolegged wombs, that’s all :

sacred vessels, ambulatory chalices »

Margaret Atwood, Handmaids


Fin 2013, éclatait aux États-Unis l’affaire Alicia Beltran i. Cette femme enceinte s’était vue hospitalisée sous contrainte pendant 78 jours dans un centre de désintoxication pour avoir mis en danger son fœtus.

Dépendante à un puissant antalgique, A. Beltran s’était sevrée elle-même, par voie d’automédication, au moyen d’un traitement substitutif à la pharmacodépendance dont elle avait réduit les doses avant de l’arrêter. Ayant cru bon raconter cette histoire à son médecin, celui-ci l’avait fortement incitée à reprendre ledit traitement substitutif. Refus. Il obtint alors une injonction judiciaire en ce sens. Nouveau refus. C’est alors que la police est venue arrêter Alicia Beltran. À l’audience, son fœtus s’est vu désigner un avocat d’office. Pas elle. Un choix lui fut proposé : le centre de désintoxication situé à deux heures de route de son domicile – ou la prison.


Comme nombre d’autres femmes, elle était poursuivie sur le fondement d’une loi de l’état du Wisconsin datant de 1998, baptisée « Cocaine Mom Act » qui donne compétence exclusive aux tribunaux pour protéger le sort de l’enfant à naître lorsque la mère fait preuve, d’une façon habituelle et sévère, d’un manque d’autocontrôle dans l’abus de substances réglementées, de nature à créer un risque substantiel pour l’enfant qu’elle porte. Des lois similaires existent actuellement dans le Dakota du Sud, le Minnesota, l’Oklahoma.


L’espoir qui sous-tend ces législations est d’obtenir la reconnaissance légale de « droits constitutionnels du fœtus » distincts, voire supérieurs à ceux de la mère, qui requerraient que cette dernière subordonne sa vie et sa santé à l’intérêt supposé de l’enfant qu’elle porte ii – en ce compris toutes décisions relatives aux soins médicaux, à l’emploi, voire à la vie sexuelle. Du droit de l’enfant de porter plainte contre sa mère pour « blessures anténatales » au droit des autorités de poursuivre celle-ci pour « administration de substances nuisibles par voie ombilicale », du droit d’imposer une naissance par césarienne à celui d’interdire les relations sexuelles ou l’accès à certaines professions, les déclinaisons de la théorie de la personhood fœtale sont légion.


Qu’est-ce qui est en jeu dans ce front du renouveau chrétien qui, poussant à l’extrême la logique du quoad matrem iii, contraint les corps féminins d’une manière inédite ? S’agit-il d’une version occidentale de l’enfermement, d’un registre homologique à celui de la burqa ou du niqab – marque d’une terreur devant l’illimitation de la jouissance féminine ? Ou bien d’une tentative, en cette ère de Streben nach Weiblichkeit iv, de remettre en selle le phallus, non plus du côté des hommes, mais du côté d’un enfant aussi parfait que sacré ?


i Voir par exemple : Erik Eckholm, « Case Explores Rights of Fetus Versus Mother », The New York Times, 23 octobre 2013.

ii « Punishing Women for Their Behavior During Pregnancy », Center for reproductive rights, 2000 et aussi L. Paltrow & J. Flavin, « Arrests of and Forced Interventions on Pregnant Women in the United States, 1973-2005 », Journal of Health, Politics, Policy and Law, vol.38, No2, April 2013.

iii Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 36.

iv Jacques-Alain Miller, « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 février 2011, inédit.