« Juliette se marie ? demandait-on à ma mère. C’est un événement !

Un accident, rectifiait “Sido”. […]

C’est un peu inespéré !

Non, […] c’est désespéré. […]

Et qui épouse-t-elle ?

Oh ! mon Dieu, le premier chien coiffé… »i

Ainsi parlait Sido, la mère de Colette au sujet de sa fille aînée, avec ses « sentences, excommunicatoires le plus souvent, qu’elle lançait avec une force d’accent singulière », avec sa « forme décrétale de l’observation »ii.

Cette « mère-chienne trop tendre »iii qui sait tout, qui voit tout, qui sent tout, ne voit pas ses jeunes enfants juchés sur les arbres, et ne les entend pas car ils restent silencieux. C’est à elle qu’ils tentent déjà d’échapper, à elle qui dialogue avec les bêtes, les plantes, mais s’étonne de ce que son dernier fils Léo, musicien prodige, à demi mutique, construise à treize ans des tombes dans le jardiniv.

Sido âgée, malade et fière, regarde passer l’enterrement de sa voisine, et commente avec un humour féroce la douleur de « sa grande idiote de fille […] elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique quotidien dont la privation va peut-être la tuer ». Et, enchaînant sur sa propre mort, elle profère à Colette : « À qui écriras- tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-chéri ? Et toi, ce n’est rien encore, tu t’es évadée, tu as fait ton nid loin de moi. […] Oui, oui, tu m’aimes, mais tu es une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. »v

Appuyée sur un père unijambiste, héros et martyr discret, amoureux ébloui de sa femme jusqu’à sa mort, Colette va tout d’abord faire disparaître Sido de ses premiers écrits : Claudine n’a pas de mère dans les quatre premiers romans mais une nourrice nommée Mélie. Dans La maison de Claudine elle ne la nomme pas encore Sido mais « ma mère ». Sido n’apparaîtra sous ce nom qu’en 1929.

La Sido rêvée de Colette émerge au fil de ses écrits. Sido devient la fiction de Colette. Et la légende de Colette s’écrit à partir de Sido métabolisée. Claudine-Colette s’essaiera d’abord à être la « femme-Sido » aimée d’un homme de l’âge de son père (Renaud-Willy) dans les Claudine. Dans ses romans suivants, elle dépliera sa déception avec une ironie acidulée, distribuant dans ses personnages ses différentes facettes. Elle se fera aussi la « bonne mère » pour ses amantes qu’elle appelle « mon petit » et vis-à-vis desquelles elle ne cache pas sa position maternelle réversible, souvent, en position d’enfant.

Sido appelle sa fille « Minet-chéri ». Chéri sera le nom que Colette donnera dans ses livres au jeune amant de Léa, minet précieux et anémique. La pièce Chérivi  précède sa liaison, dans la réalité, avec Bertrand de Jouvenel, de trente ans son cadet, fils de son second mari. Elle le fera suicider dans La fin de chérivii. Ainsi dans ses romans périssent les assujettisviii. Et probablement une face d’elle-même transposée en littérature.

Le jeu de miroir que Colette, trentenaire, effectue avec Claudine dans sa petite nouvelle « Le miroir »ix, elle le ré-effectuera dans sa maturité avec Sido elle-même. À cinquante-sept ans, malicieusement, elle se substitue à une Sido apprivoisée n’oubliant pas de nous prévenir : « Imagine-t-on à me lire que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle. »x


i Colette, « Les sauvages », Sido (1929-30), Le livre de poche, 2012, p. 97.


ii Colette, « Sido », Sido, op. cit., p. 32.


iii Colette, « Où sont les enfants ? » (1922), La maison de Claudine, Le livre de poche, p. 8.


iv Colette, « Épitaphes », La maison de Claudine, op. cit., p. 55.


v Colette, « Ma mère et la maladie », La maison de Claudine, op. cit., p. 117-118.


vi Colette, Chéri (1920), Le livre de poche, 2004.


vii Colette, La fin de chéri (1926), Flammarion, 1993.


viii Colette, Le pur et l’impur (1932), Le livre de poche, 2004, p. 158.


ix Colette, « Le miroir » (1905-1908), Les vrilles de la vigne, Le livre de poche, 2012, p. 168.


x Colette, La naissance du jour (1928), Flammarion, 1984, p. 53.