inventer une mère

Le film d’Isabel Noronha – Trilogie nouvelles familles –, projeté et commenté dans l’espace du Cien i à Rio de Janeiro, a été l’occasion d’établir une conversation sur les nouvelles familles qui sont construites, aujourd’hui, hors de la tradition ii. Ces nouvelles familles se créent pour des raisons diverses, soit parce que les parents se séparent, ou parce que l’un des époux abandonne la famille, soit parce que les enfants sont adoptés par un couple gay, en bref, il s’agit des nouvelles façons d’établir des liens familiaux requises par la contemporanéité, dans le sillage du déclin de la fonction paternelle et de ses conséquences.

La Trilogie nous apporte l’histoire de trois familles mozambicaines. Trois histoires d’enfants qui ont perdu leurs parents, ou l’un de leur parent, en raison du Sida. Dans cette culture, une telle mort est considérée comme une malédiction et les membres survivants de la famille subissent une ségrégation : tous s’écartent et, comme dans le cas de ces trois familles, les enfants sont laissés à leur propre sort.

Dans son commentaire à l’occasion de la présentation du film au Cien, Isabel Noronha nous a raconté comment elle a tourné le court-métrage. Elle est aussi du Mozambique et connaît la communauté – extrêmement religieuse –, ses traditions, ses coutumes et ses superstitions. Par conséquent, lorsqu’elle arrive au village, elle s’approche des enfants avec beaucoup de prudence, jusqu’au moment de leur proposer de se laisser filmer. La négociation avec chacun a été faite selon les intérêts particuliers et les limitations imposées. Son projet était d’écouter l’histoire de ces enfants racontée par eux-mêmes.

Cependant, nous avons constaté que le film lui-même a été l’occasion pour chaque enfant de construire sa propre histoire. À partir de l’intérêt d’Isabel, de la façon dont elle s’approche, écoute, aborde et lit chaque situation, il a été possible pour chacun des enfants de parler de son expérience et, dans l’acte lui-même de témoigner, d’inventer un lieu symbolique où il pourrait se loger.

Compte tenu de ce qui nous intéresse ici, j’aimerais explorer notamment comment chacune de ces familles a inventé une fonction maternelle, là où la mère n’y était plus. Ces enfants ne sont pas restés seulement sans ressources financières pour acheter de la nourriture, mais aussi sans ressources pour effectuer les tâches ménagères, ils sont restés sans un lieu. Ces tâches, dans une communauté si pauvre, ne se limitent pas à cuisiner, à nettoyer la maison, à laver et à rafistoler les vêtements, à accomplir les travaux scolaires : il leur manque aussi quelqu’un qui pourrait les aimer, les écouter, leur donner un mot.

Dans le premier court-métrage, Le chemin de l’être, trois petits garçons, après la perte des parents, prennent soin d’eux-mêmes et des autres en ce qui concerne la nourriture et les tâches domestiques dont ils ne se sont jamais occupés auparavant. Dans ce premier film, ce qui se fait présent est la voix de la mère en tant que souvenir, mais aussi comme une invention. C’est cette présence de la voix qui exercera la fonction maternelle et les guidera pour qu’ils survivent. Une voix qui les chérira en même temps qu’elle les encouragera à aller à l’école, à apprendre un métier et aller au-delà de leurs parents.

Le second film, Delfina femme-jeune-fille, raconte l’histoire d’une jeune de 13 ans et de ses trois frères. Quand sa mère mourut, son père avait déjà quitté la maison depuis longtemps et, par conséquent, ils étaient seuls. Delfina essaie de se charger des soins et des tâches, mais subit une discrimination de la part de ses frères plus âgés qui se refusent à écouter une femme. Elle se dédie ensuite à son plus jeune frère et ressent l’absence de son père qui s’est remarié et n’est jamais venu les aider. Delfina rêve : elle rêve de devenir médecin et rêve de sa mère. Après le rêve, elle commence à écrire des lettres à sa mère. Dans ce cas, Delfina invente une mère avec un rêve et aussi par le moyen de l’écriture.

Le troisième court-métrage, Ali Hallelujah, est l’histoire d’Ali, peut-être la plus poignante, parce que, même s’il vient d’une famille plus aisée, sa mère est morte quand il était malade et pendant qu’il dormait. Quand il se réveille, le corps de sa mère a déjà été retiré et la maison est complètement vide. Les voisins et les proches ont enlevé tous les meubles, les ustensiles ainsi que les provisions, il n’y a plus que le lit rêche où il dort et les déchets. Comme il est très malade, sans forces et sans moyens de survie, il manque de mourir lui aussi. Il est secouru par une voisine, recouvre la santé et, même s’il continue à vivre seul dans la maison, il peut désormais compter sur l’aide de cette mère substitutive et de sa fille.

La fonction maternelle, comme nous l’apprend Christiane Alberti dans son éditorial des Journées « Être mère », « relève d’une fonction essentielle – celle d’incarner l’Autre de la demande, de transmettre la langue maternelle et d’impliquer l’enfant dans le désir, dans une jouissance ». Ce film nous apprend non pas à être une mère, mais comment inventer une mère, un Autre maternel quand celui-ci n’y est pas. Dans ces cas d’une extrême précarité, on voit qu’une construction peut se faire avec presque rien : l’objet voix, le rêve et l’écriture, et la solidarité d’un autre.

Ce film nous incite à penser à d’autres situations contemporaines qui, quelles que soient la culture, la classe sociale ou économique, nous font mettre quotidiennement en question les idéaux et les superstitions autour de la maternité tels que, par exemple, le supposé instinct maternel ou l’amour inconditionnel. Le déclin de la fonction paternelle dévoile, d’un côté, le mythe entourant la mère et, de l’autre, la non-existence de l’Autre, ce qui exige de nouvelles formulations à propos de la rencontre traumatique avec le langage, de la mise en place du désir et des conditions de jouissance pour chaque parlêtre.

Si traditionnellement on imputait à la psychanalyse le fait de responsabiliser la mère pour tous les maux de l’existence, nous savons aujourd’hui que « la faute n’est pas de la mère » et, dans ce sens, nous pourrions ajouter aux trois impossibles freudiens – éduquer, gouverner et psychanalyser – un quatrième impossible : être une mère.

i Centre Inter Disciplinaire sur l’Enfant.

ii Ana Lucia Lutterbach Holch est membre de l’EBP. Traduction : Vera Avellar Ribeiro.