J’ai accepté la proposition de Marie-Hélène Brousse et Christiane Alberti de rencontrer des personnalités sur la base des 7 minutes pour préparer les journées sur le trauma. Avec enthousiasme. J’aime rencontrer, je pouvais choisir qui. La forme que prenait l’interview avec son timing, son cadrage, sa musique était nouvelle dans l’école. Soit ! Ce serait comme en poésie : plus de contrainte ouvrait à plus de liberté. Le 7 minutes serait mon alexandrin.

Pourtant j’ai rapidement été maussade. Quoi, je participais donc de mon plein gré au grand réseau du web et à la société connectée du spectacle. J’irai caméra au point nourrir d’image ceux dont les yeux servent à se boucher les oreilles. Pouah, je communiquerai. Ceux que je rencontrerai seraient instrumentalisés pour la bonne cause freudienne. Il y aura les supposés traumatisés, spécialistes en tout genre. Ceux qui feront chics sur le listing. Ou variés. Le trauma deviendra recevable dans la langue commune, recouvert, assimilable et tout ça servira à boucher la place vide. Tournez. Musique. Psychose. Et témoignages ! Le trauma deviendra un mot entendu au dernier étage de la tour de Babel. On aura réussi ça, strictement l’inverse de la subversion. Le mot aura perdu sa force de frappe. Il sera pétrifié, recevable, incorporel !

J’hésitais donc. Je demandais à voir, réservant intérieurement mon droit de véto.

 L’expérience m’a fait changé d’avis.

J’ai été enseignée par l’inclôture de ces rencontres. Je m’explique…

La plupart des interviews auxquelles j’ai participé ont été gais, les échanges vifs, sans pathos. Drôle de point commun pour des échanges à propos du trauma en ce temps nihiliste et désespéré. Comme si ces rencontres révélaient que le trauma pouvait être un commencement…

Les réponses ont été diverses.  Ce qui se passait hors-champ, en off souvent précieux.

Stora, juste sur le pas de la porte, expliquant la nuit blanche, fondatrice lors de son premier retour à Constantine : il réalisa être lui aussi un indigène, un déraciné à qui il manquait des mots pour le dire. Son lexique avait beau être riche, la langue n’est pas un dictionnaire.

Nancy qui refusa dans l’après-coup le terme de trauma pour désigner ce qui s’est passé pour lui. Trauma pour ses proches, oui. Mais pour lui, non. L’écart entre le moi et le je était là avant la greffe, avant ses conséquences. L’intrus n’est pas blessant. Le moteur pour écrire tournait déjà avant, depuis sa bien heureuse solitude d’enfant…On ne lui greffera pas le signifiant trauma, il ne s’en portera pas plus mal.

Comme Jacquot, d’ailleurs qui bille en tête récusa pour lui toute idée de traumatisme. Pas de blessure même exquise. Le trauma et son bataclan, trop facile !

Il y a eu ce qui se passait en dehors. Comme Kauffmann qui a refusé le film, l’interview tout en vrac. Mais dont la lecture m’a enseignée, et sur son amour de la langue, et sur l’usage qu’il en fait, seul avec elle. Contre elle. Avec ces signifiants qui ont une charge de vie en même temps qu’ils sont une trouée de sens…

La psychanalyse n’a pas été une solution pour tous. Pas de totalitarisme promotionnel dans les 7 minutes. Pas de mot d’ordre. Sauf celui d’une singularité qui se cherche.

Le traumatisme ainsi n’est jamais où on l’attendrait. Comme analyste, ces rencontres ont éveillé mon attention aux détails, aux plis de la parole et aux espaces vides.

Allons plus loin. La politique de la psychanalyse est celle des corps. Des corps dé-cadavérisés, des corps dé-scientifisés, des corps dé-marchandisés : des corps qui jouissent, qui parlent, qui existent et que le cadrage sobre, fixe est destiné à mettre en présence au un par un. En ce sens, l’inconscient ici n’est pas le sens commun, il est dans l’intervalle de son blabla. Prendre du temps pour ces rencontres a été une manière pour moi de politiquer…de faire valoir ce corps là, étranger toujours, ne coïncidant jamais, ni avec lui-même, ni avec les discours.

L’expérience du désarçonnement au cœur de la condition humaine est-elle communicable ? Sans doute qu’elle ne peut résonner qu’au un par un, renvoyant chacun à sa solitude et à la traversée de ce qui précède le cri à ce qui engendre un homme ou une femme…