Entretien avec Gaëlle Terrien et Caroline Merlet

Qu’est-ce qui pousse les mères à venir à la Marouette[i] ?

Au départ, en premier, ça peut être un lieu pour jouer et se rencontrer. La Marouette n’est pas indiquée pour un symptôme ou un malaise particulier. C’est parfois au bout de quelques temps qu’une mère peut dire : « ça c’était difficile ! » Pour l’une d’elle, c’est quand son enfant s’est mis à parler qu’elle a commencé à réaliser. Les idéaux et les discours communément véhiculés les conduisent à se poser des questions. Par exemple : « Est-ce que c’est normal quand il pleure ? » Parce qu’il n’y a pas la réponse, les accueillants laissent une place et l’opportunité d’inventer la réponse en remettant la parole en circulation. Il n’y a rien de commun qui fasse suffisamment poids pour s’orienter pour être mère. Chacune a à inventer sa solution singulière.

Parfois les enfants que nous accueillons sont de tout petits bébés qui ne parlent pas encore. Ces mères qui ont à parler pour eux, à les interpréter,expriment pour certaines une lourdeur à être dans un tête-à-tête avec leur enfant. Ici elles peuvent parler, sortir de la maison, aller voir « ailleurs ». Cela permet souvent une remise en circulation (paroles, objets…). C’est sur ce point qu’une pratique à plusieurs trouve un intérêt. Une mère pose sa question à un accueillant ou à un autre parent puis va aller l’adresser différemment à un autre. C’est dans cette temporalité que s’inventent et se précisent des réponses.

Est-ce que cet accueil produit des effets sur des modalités de jouissance ?

Parfois oui. Pas toujours. J’ai l’exemple d’une mère, je n’arrivais pas à jouer avec son enfant, à le rencontrer. Je pense qu’il faut s’immiscer un peu dans leur relation pour leur permettre de se décoller petit à petit par le biais du jeu. Ça passe par les objets. Ce sont les jouets choisis, gardés, présentés, l’objet que l’on s’arrache, que l’on convoite. Ce n’est jamais celui-là par hasard. C’est un support pour dire le désir de cet enfant. Certaines mamans ont du mal à jouer. Une simple présence permet souvent de faire différemment. Parfois elles savent à l’avance comment leur enfant va jouer. Nos interventions ont pour effet de faire apercevoir que tout ne se passe pas comme prévu. Certaines nous disent : « Je réalise qu’il peut faire ça ! » Elles se mettent à regarder leur enfant autrement.

Une dame qui venait avec une petite fille me disait sa surprise de la voir jouer avec d’autres si longtemps, sans elle : « D’habitude elle ne reste pas cinq minutes sans moi. » Elle notait au bout de quelques semaines de fréquentation une différence dans les demandes qu’elle lui faisait.

Il y a de la surprise alors !

Ici, tout en restant avec lui, des mères voient leur enfant évoluer avec d’autres, en dehors de chez eux. Ce sont souvent des premières séparations. On peut y venir pour préparer des passages (entrée en crèche ou à l’école). Mais la « socialisation », c’est d’abord une décision du sujet. Des mamans viennent ici pour construire leur lien avec un enfant. Il va se mettre à marcher, à parler, et de lui-même rencontrer d’autres enfants.

L’important pour nous n’est pas de savoir s’il va se comporter correctement, dans une norme, mais de nous intéresser à comment il se situe dans la rencontre.

Vous le considérez comme potentiellement parlant, mais sans savoir à l’avance ce qu’il dit. C’est une supposition de sujet !

Oui, par exemple une maman se plaignait que son bébé ne cessait de régurgiter son biberon. Étonnement : ce n’est pas arrivé à la Marouette. Elle a alors dit en blaguant : « Il fait ça exprès pour me contrarier ».  Nous voyons bien que quelque chose doit être fait de l’histoire qui précède un sujet. Souvent, l’enfant pousse la maman à réécrire l’histoire.

L’opération que nous faisons, c’est de maintenir un trou pour cette réécriture quand des signifiants écrasent. Mais nous accueillons aussi des mamans ayant à faire à une béance à cet endroit. Elles peuvent se servir des récits d’autres mères. Une maman laissait parfois son enfant dans des postures délicates. Je crois qu’elle venait là pour repérer cela : que l’on peut poser le bébé ici plutôt que là, parce que c’est moins dangereux. Il y a la pulsion de mort, et je pense qu’elle trouvait ici l’occasion de border un peu ça. Le danger n’est pas le même pour chacune. Je pense qu’elle venait construire ce danger.

C’est un peu ça le lien social à la Marouette : parler avec d’autres mamans pour construire un être-mère sur mesure.

[i]Gaëlle Terrien et Caroline Merlet sont accueillantes à La Marouette, un lieu d’accueil enfants-parents situé à Nantes. Ouvert 4 demi-journées par semaine, les enfants de 0 à 4 ans peuvent y venir librement, accompagnés d’un parent, pour jouer et faire des rencontres avec d’autres enfants, d’autres parents et les accueillants.

Propos recueillis par Aurélien Bomy