Dans le chapitre V du Séminaire XI, Lacan met en rapport le sommeil et la voix. Le noyau c’est la voix, un des sons sur lequel on peut tisser un rêve. Des petits coups dans la porte ou un cliquetis de petites cuillers dans la cuisine et on fait un petit somme pour se réveiller ensuite1 ! Un son, n’importe lequel. Plus loin dans son Séminaire Lacan nous dira que c’est la voix qui réveille le regard. La voix, comme objet a, elle toute seule sans parole aucune. On peut penser aux différentes manifestations de la voix : le cri, le rire, le sanglot, etc. Cette voix, signe de la présence, du « signifiant vivant »2, peut être objet du désir. Les amoureux veulent un regard, mais aussi, entendre la voix aimée. Ainsi, une voix derrière nous peut être une agréable ou une désagréable surprise. Mais, il y a un point où la voix passe d’être une surprise à être quelque chose d’autre. Une chose qui de toute façon ne laisse pas d’être l’objet a. Et  « Le sujet est là, au lieu de cette chose obscure qu’on appelle tantôt trauma, tantôt plaisir exquis. »3 Je vais me référer à ces moments sans temps dans lesquelles le plaisir exquis d’une voix peut devenir trauma.

Lacan a dit que les lutins représentent les objets a. En effet, c’est le cas quand on lit, par exemple, la version des frères Grimm de Tom Pouce ou Le Hobbit de Tolkien. Mais des observations quotidiennes m’ont donné l’occasion de formuler la question sur la manière de représenter littérairement cet objet a, voix, quand il se transforme en quelque chose de traumatisant. Une mère s’est fâchée très fort parce que l’enfant, qui n’avait pas encore trois ans, n’a pas fait ce qu’elle voulait. L’enfant est surpris tellement sa mère crie fort, il éclate en pleurs, inconsolable, et ne peut prononcer aucun mot. Une autre fois c’est son père qui entre dans la chambre où l’enfant jouait distraitement, il lui parle tellement fort que l’enfant a sursauté, mais cette fois il réussit à dire : « Papa tu m’as fait peur ! » Mais il a déjà plus de trois ans. Un autre petit garçon de trois ans et demi, dans une réunion d’anniversaire, entend que quelqu’un met fort la musique et en se réfugiant auprès de sa mère dit : « J’ai peur, maman ! ». Enfin, j’ai entendu une petite fille de presque six ans, dire qu’elle avait peur que ses parents la grondent. Elle n’a pas dit qu’elle avait peur d’être punie, elle a dit avoir « peur de se faire gronder ». Ça veut dire qu’elle avait peur de quelque chose derrière les mots, indépendamment de ceux-ci, de la voix qui gronde. Bien que dans les trois derniers cas, les enfants réussissent à dire quelque chose dans l’après-coup, je voudrais attirer l’attention sur ce premier moment de sursaut où l’enfant reste sans parole face à la béance produite par cette rencontre avec le réel. Et ainsi comme on dit « coup de pied », on pourrait dire aussi qu’il s’agit d’une rencontre avec un « coup de voix » ou… « de gueule » !

Lorsque l’apprentissage d’une nouvelle langue a été quelque chose de l’ordre du traumatique, on est très sensible à des mots qui se répètent dans un contexte ou dans un autre, pour essayer de capturer quelque chose de leur sens. Tel a été mon cas. J’avais lu dans Le Hobbit un mot curieux : « redoutable », « le redoutable dragon ». Je l’ai retrouvé ensuite dans le Séminaire IV, dans l’expression de Lacan : « la redoutable mère ». Et j’ai pensé que, peut-être, dans la littérature pour enfants, la mère était représentée quelque fois par des dragons. Par ailleurs, un autre mot a attiré mon attention. Dans une drôle de chanson de Juliette, Mémère dans les Orties4, un homme répond aux insultes de sa dame en lui disant : « Ogresse coprophage ». Ce mot m’a surprise, parce que je connaissais des contes avec des ogres mais pas avec des ogresses. Plus grande encore a été ma surprise lorsque j’ai trouvé une ogresse dans la version de Perrault de la Belle au bois dormant. Je cite un extrait du livre de Bruno Bettelheim5 : « On ne sait pas pourquoi le prince charmant tient secret pendant deux ans son mariage avec la Belle au Bois Dormant, jusqu’à la mort de son père. Il se décide alors à revenir dans son château avec sa belle et ses deux enfants (…). Perrault nous dit qu’il craignait sa mère « car elle était de race ogresse » ; et c’est pourtant à elle qu’il confie son royaume et ses enfants lorsqu’il part faire la guerre ! ».

L’ambiguïté relevée par de Bettelheim à l’égard de « sa mère », nous donne la clef pour reconnaître dans cette mère, celle de ses enfants, la belle femme et… l’ogresse ! Oui, nous connaissons la femme (et voire la sorcière) que la mère peut cacher et vice-versa. Mais ici, ce qui m’a étonnée c’est de trouver aussi l’ogresse dans la belle femme et la douce mère. Je ne  me réfère pas ici à l’ogresse qui mange les enfants, mais à celle qui les gronde, qui comme les dragons, crache de feu. Cela fait référence à la jouissance de la redoutable voix, celle sans sexe6. On dirait que le conte nous montre comment la Belle peut devenir ogresse, comment une belle voix, passe du « beau chant » au cri épouvantable. On se rappelle aussi la voix de tonnerre de Zeus, par exemple. Par hasard, j’ai trouvé un titre qui parle de cette jouissance qui peut faire trauma pour un enfant, une jouissance avec indépendance de la sexuation. Il s’agit d’une variation moderne de Le loup et les 7 chevreaux, titré : L’ogresse et les sept chevreaux 7. On voit, dans le titre, comment l’ogresse s’est substituée au loup, et devient ainsi un loup toute voix. Dans l’histoire, c’est la dévouée maman-chèvre qui devient ogresse et lutte à mort avec cette jouissance à elle.

Un jour nous parlions entre amies et mères. Nous nous étonnions de la façon dont, parfois, en dépit de nos convictions et de tout l’amour que nous portons à nos enfants, malgré nous et sans savoir pourquoi, nous crions et les grondons. Aujourd’hui j’ai compris qu’il s’agit de la jouissance, lorsqu’elle prend notre voix et fait d’elle autre chose que le petit a objet du désir. Lorsque cela arrive, ensuite nous restons sans paroles, sous le coup de la jouissance dans notre propre voix, qui s’est faite entendre et nous réveille comme un tonnerre ! Oui, peut-être que ce qui nous réveille dans le trauma ce soit la jouissance en jeu, son noyau de jouissance.


1
                        [i] Un conte de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez : « Des yeux de chien bleu », par exemple, tisse une histoire d’amour où le rapport sexuel n’existe pas, à partir d’un petit bruit de cuiller qui tombe. Paris, Grasset. Les cahiers rouges. 1991, pages75- 86.

2
                        [i] «J’ai vu moi aussi, vu de mes yeux, dessillés par la divination maternelle, l’enfant, traumatisé de ce que je parte en dépit de son appel précocement ébauché de la voix, et désormais plus renouvelé pour des mois entiers – je l’ai vu, bien longtemps encore, quand je le prenais, cet enfant, dans les bras – je l’ai vu laisser aller sa tête sur mon épaule pour tomber dans le sommeil, le sommeil seul capable de lui rendre l’accès au signifiant vivant que j’étais depuis la date du trauma.» Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.61.

3
                        [i] Le Journal des 43èmes n°9 http://www.etre-mere.fr/

4
                        [i] Mutatis mutandis. Polydor 2005.

5
                        [i] Bettelheim Bruno. Psychanalyse des contes de fées. Livre de Poche. P. 382.

6
                        [i] « La jouissance sexuelle ouvre pour l’être parlant la porte à la jouissance ». Lacan. Séminaire XIX, page 31.

7
                        [i] Gay-Para Praline. L’ogresse et les sept chevreaux. Didier Jeunesse.