Entretien avec Ana de Melo

À partir de votre expérience[i], que pouvez-vous nous transmettre sur « être mère » aujourd’hui ?

Être mère recèle des formes diverses et variées. Dès que nous parlons de maternité, nous sommes très rapidement dans le cas par cas. J’ai appris avec cette pratique que l’amour maternel n’est pas un instinct. Un enfant, on se l’approprie par l’amour, par le fantasme, et par l’identification. À partir de l’histoire personnelle et des exigences de notre époque, chaque femme doit ainsi s’inventer en tant que mère. Les raisons de la venue des mères au CLAP sont très différentes d’une femme à l’autre, mais les questions de la solitude face à leur bébé et de la séparation avec leur enfant restent centrales. La solitude pendant leur congé maternité et la disponibilité nécessaire impliquent en quelque sorte un deuil d’une vie antérieure à la naissance, voire à la grossesse. Puis, plus tardivement il faut confier cet enfant pour une reprise du travail. Pour les femmes qui décident de garder leur enfant, la demande au CLAP est de l’ordre de la socialisation. Dans les deux situations, il s’agit de faire une place de sujet à leur enfant. Lui laisser la possibilité de grandir, me semble-t-il.

Les rencontres avec ces mamans ont-elles changé quelque chose sur votre manière d’appréhender la clinique mère-enfant ? Sur les symptômes rencontrés ?

Absolument. Ces rencontres ont touché un point essentiel dans ma façon d’appréhender la clinique mère-enfant, à savoir qu’il existe toujours un décalage entre les deux partenaires. La naissance, elle-même, crée un décalage entre le bébé imaginaire, idéalisé, et le bébé réel qui pleure, et sollicite sa maman. D’ailleurs, la rencontre entre mère et enfant n’est pas immédiate, comme pourrait le laisser présager un idéal de la maternité. Et puis, la demande de la mère est différente de celle de l’enfant.

Dans le vécu transférentiel, ce décalage qui produit des symptômes tant du côté de l’enfant que du côté de la mère peut se mettre au travail. Du côté de la mère, ses symptômes se traduisent généralement par la fatigue, l’angoisse, des problèmes de couple, par exemple. Du côté de l’enfant, les symptômes sont plus flagrants : problèmes de sommeil, colères, cauchemars, énurésie, entre autres. Je pense à une petite fille de trois ans, Luce. J’essaierai de parler brièvement de notre rencontre. Au moment d’une deuxième grossesse de la mère, Luce devient énurétique – « elle régresse », me dira la mère. La mère est très angoissée par l’arrivée d’un deuxième enfant et par ce symptôme de sa fille. D’ailleurs, elle me confie que Luce pose beaucoup des questions sur l’arrivée de son petit frère. Embarrassée par la question : « comment être mère de deux enfants ? », elle ne peut rassurer sa fille qui craint de perdre sa place auprès de sa mère. Luce ne trouve pas d’autre solution que de redevenir un bébé. La venue de la petite Luce et de sa mère au Passage des tout-petits leur permettra de parler en ma présence de l’arrivée au monde de son petit frère. Très rapidement son symptôme cèdera. Luce pourra ensuite mettre en circuit ses questions de petite fille qui grandit. La mère, apaisée, pourra parler plus facilement à sa fille. Voilà un petit exemple de ma clinique au CLAP. En tant que psychologue orientée par la psychanalyse, je me fais partenaire du symptôme qui se présente.

 Propos recueillis par Fouzia Taouzari-Liget

[i] Ana de Melo est psychologue clinicienne à l’association CLAP à Paris.