Entretien avec Isabelle Pandazopoulos

Isabelle Pandazopoulos est écrivaine, professeure de Lettres. Elle est l’auteure de plusieurs romans pour adolescents, dont La décision, paru chez Gallimard. Elle y raconte l’histoire d’une adolescente, Louise, présentant un déni de grossesse total, qui la conduira à accoucher seule dans les toilettes du lycée. Ce livre traite du parcours psychique qui sera le sien pour accepter l’existence de cet enfant, vers la prise d’une décision en ce qui le concerne.

Comment vous est venue l’idée de traiter du déni de grossesse ?

J’avais envie de raconter l’histoire d’une adolescente qui n’a absolument aucun problème, qui est heureuse, aimée, qui réussit à l’école, de la projeter dans un cataclysme – celui du déni de grossesse – et de voir comment on réagit autour et comment elle construit son propre désir dans ce passage de l’adolescence à l’âge adulte, passage que j’aime tellement.

D’autre part, j’ai toujours utilisé la littérature jeunesse pour travailler avec des adolescents et là, il s’agissait de l’écrire pour traiter un sujet aussi tabou.

Comment avez-vous imaginé le déni chez Louise ?

Je ne voulais pas entrer dans une problématique qui s’entend sur des générations, des silences qui se répètent. Pour Louise, c’est un moyen de survie. Il y a quelque chose d’une culpabilité silencieuse, d’une honte absolue qui du coup bascule dans un déni. Ce qui arrive aussi particulièrement à Louise, c’est qu’elle ne grossit absolument pas. J’ai beaucoup lu que pour ces femmes-là, ça ne se voit pas.

Pourquoi faites-vous dire à Louise : « mais je n’ai jamais eu de relations sexuelles, je n’ai jamais couché avec un garçon » ?

Parce que dans l’espace d’écriture que je m’étais choisi, pour que le lecteur soit en état d’alerte et de pensées sur un sujet comme celui-là, j’avais envie qu’on soit en empathie avec Louise. Quelque chose lui échappe et à partir de là, elle est obligée de faire des choix. Ce que j’entendais et ce que j’entends toujours sur le déni de grossesse c’est « ça arrive à des filles à problème », « c’est une pauvre fille », etc. Donc, je voulais éviter tout misérabilisme, toute forme de rejet et au contraire maintenir une adhésion au personnage. Mettre en avant le fait que Louise soit quelqu’un d’absolument ordinaire, et d’une famille absolument ordinaire permettait que quelque chose de l’ordre de l’identification soit possible. C’est un choix d’auteur, pour que le thème choquant reste lisible.

Pourquoi avoir choisi un déni de grossesse total, et non partiel, jusque sur l’enfant ?

J’avais envie de travailler sur la question du lien, sur ce qui dans une famille est « angles morts » et sur ce que cet événement-là va faire surgir.

Mais, je ne peux pas être dans l’analyse de mes personnages au moment où j’écris, je ne suis pas théoricienne en même temps que j’invente mes personnages, ça m’échappe.

Ce que je repère à force d’écrire, c’est que ce sont souvent les mêmes questions qui reviennent, principalement la question des liens, de la séparation, de la filiation.

Ce que j’avais envie, c’était de défendre cette idée que la maternité n’est pas un don de Dieu qui serait tombé sur les femmes, que c’est quelque chose qui se construit, que ce n’est pas instinctuel. Défendre cette idée que l’enfant, s’il est là malgré le déni total, c’est qu’il est accroché à un désir de vivre, il arrive malgré ce cataclysme.

C’était aussi les questions de : qu’est-ce qui fonde le désir d’enfant ? Comment celui-ci se construit ? Qu’est-ce que c’est que le lien mère-enfant ? Je crois que c’est très présent dans le livre : qu’est-ce qu’il y a entre Louise et sa mère, entre Louise et son père, entre Louise et ses amis, entre Louise et son enfant ou cet enfant.

Vous pointez cela : cet enfant et non pas le sien.

Si un enfant n’est pas pensé, il n’existe pas. Le chemin de Louise est celui-là : accepter qu’il existe. Je trouve magnifique, dans tout ce que j’ai pu lire autant sur le déni que sur l’accouchement sous X, tout le travail qui est fait auprès de ces femmes. Je trouve absolument nécessaire qu’une femme puisse décider de ne pas vouloir un enfant, d’avoir le droit de le confier à l’adoption, mais je trouve aussi extrêmement important de l’accompagner dans ce choix-là.

Dans le livre, vous montrez un échec de la protocolarisation du soin face au réel qui surgit pour chacun, autant pour Louise que pour les soignants.

Oui, dans l’institution que j’invente il y a un protocole, qui ne se met pas en place. C’est un échec. Mais dans plein d’autres, il n’y en a pas du tout. Mais surtout, plein de sages-femmes m’ont dit que ce livre avait changé leur regard sur ces femmes-là. On est bien dans une image de la femme, de la mère extrêmement complexe. Déni ou abandon, il y a une omerta dans notre société.

Pour Louise, le travail d’acceptation de l’existence de cet enfant permet la lettre, permet que quelque chose puisse se passer plus tard, qu’une rencontre puisse se faire, bien qu’elle ne puisse l’élever maintenant. La lettre, c’était aussi parce que c’est un livre pour adolescents, pour accompagner Louise dans la vie, pour lui ouvrir une perspective.

Mais, je pense par exemple au film Party girl – qui a eu la caméra d’or à Cannes – et à cette scène bouleversante où la mère arrive à dire à sa fille, qu’elle n’a pas vu depuis 10 ans parce qu’elle ne pouvait pas l’élever, qu’elle l’aime… Il y a comme ça un fantasme de réparation qui me met très mal à l’aise.

C’est-à-dire ?

C’est la question de l’idéal, l’idéal d’une mère biologique qui n’a pas pu élever son enfant et qui est forcément aimante, merveilleuse, dans le regret de ce qui s’est passé. Il y avait cela aussi dans Secret et mensonges, même si c’est une mère abîmée, fracassée, cela reste une mère qu’on peut rejoindre et donc effacer son choix…

Le nier après coup alors ?

Oui voilà. Et, aussi douloureux que ce soit pour l’enfant, je peux très bien imaginer combien Noé – l’enfant nommé par Louise – aura envie de rencontrer plus tard cette femme.

Il y a beaucoup de perte de part et d’autres dans ce roman ?

Écrire le suspense, le mystère qui entoure cette naissance et la perte de l’innocence, c’est une ficelle de l’écriture pour éveiller l’intérêt du lecteur. Mais au-delà, j’aime beaucoup l’idée qu’on attende dans ce livre-là, alors que c’est justement le roman de quelqu’un qui n’a pas pu attendre un enfant. Ce qui était intéressant dans un phénomène qui subitement éclate, c’était ce que cela révèle : comment les gens se positionnent, où est la « morale » ?

Qu’est-ce qui vous a guidée pour faire dire au personnage de la psychologue clinicienne qu’il n’y avait qu’une réalité avec laquelle elle devait faire pour accompagner Louise à saisir ce qui s’était passé : qu’elle n’a pas mis au monde cet enfant ?

J’ai travaillé dans un service d’adolescents en grandes difficultés donc il y avait des éducateurs, des psys et des profs. Il se trouve qu’avec la psychologue clinicienne, on a toujours beaucoup élaboré ensemble. D’autre part, je suis en analyse et suis aussi supervisée pour mon travail avec des autistes. C’était un drôle de trucs d’écrire des séances…

Si les critiques littéraires vous sont très favorables, quel accueil du livre avez vous vécu dans le milieu scolaire ?

Le déni de grossesse est un vrai sujet qui dérange, du côté des adultes, des profs, des parents, mais pas des adolescents. Les garçons étaient très réceptifs dans les collèges. Très à l’écoute, interloqués sûrement par le corps de la femme et ses énigmes, et aussi très concernés. Les filles étaient plus en questionnement par rapport à ce qui se dit, ce qui se tait dans les familles, notamment sur la sexualité. Mais là où j’ai eu le plus de surprise, c’est du côté des adultes, car il y a eu des réactions très vives. Et ça je ne m’y attendais pas. Un chef d’établissement a refusé ma venue, craignant les amalgames avec le contexte politique de l’époque où il y avait grand bruit autour de la soi disant mise au programme scolaire de la théorie du genre. Un autre établissement avait maintenu l’invitation, mais les profs s’étaient arrangés pour que les élèves n’aient pas lu le livre… Ils avaient donc préparés des questions mais sur ma vie, et pas le livre…

 Propos recueillis par Myriam Perrin