L’évènement de corps que représente la grossesse peut ne pas arriver à la conscience d’une femme – c’est le scandale qui intrigue toute société et qui laisse démunis tous les professionnels concernés par la prise en charge de l’enfant[i]. En tous cas, il devient urgent de se protéger contre cette attirance pour l’en-deçà et l’au-delà des bornes sociales.

Telles ces femmes qui, nombreuses, s’adressaient à ce centre obstétrical qui acceptait de recevoir des demandes d’avortement tardif. Parmi elles, certaines ne présentaient « rien d’autre qu’un corps inversement commode ou embarrassant, à savoir la subjectivation de a comme pur réel »[ii]. Ce qu’elles évoquaient n’était souvent rien de plus que les circonstances variées dans lesquelles leur grossesse avait tout à coup émergé, pour elles ou leur entourage – violences diverses, rupture amoureuse, lâchage subjectif, désinsertion sociale ou familiale…

À chaque fois, au-delà de l’appréciation médicale des possibilités d’acceptation de la demande, il fallait retrouver l’inscription des coordonnées subjectives de ce qui est appelé dorénavant déni de grossesse. Ce que nous enseignent ces femmes, c’est qu’on ne peut plus simplement se contenter de termes signifiants et imaginaires pour déchiffrer les identifications et qu’il faut se confronter à la jouissance de ce que veut une femme.

La réalité chez les humains subit en permanence une distorsion irrémédiable que la conscience ignore. Une des modalités banales de cette distorsion est le refoulement de ce qui ne peut être supporté par la conscience. Mais tout autre est le corps quand le système symbolique est défaillant et que la métaphorisation en devient impossible. Ce qui survient est radicalement expulsé de toute expérience langagière. La grossesse est sans signification. Rien ne manque et le « en plus » ou « en moins » ne peuvent être symbolisés. Il n’y a pas de place où loger un fœtus humain. Celui-ci n’existe que comme un bout de réel qu’aucune nomination ne vient séparer du reste du corps – réduit à un pur statut d’objet, partenaire réel de la jouissance.

 

La volonté de se débarrasser de cet encombrant insupportable motive des demandes d’IVG. Mais bien plus souvent, c’est à des termes dépassant le cadre de la loi que la découverte de ces grossesses est faite.

Si la grossesse reste ignorée jusqu’à son terme, c’est alors la survenue hors sens d’une expulsion dont le produit – pur réel – devra être détruit. Fausse séparation, car la métaphorisation de ce réel est impossible.

Les dénis de grossesses dans leur diversité viennent non seulement interroger le statut de l’enfant, mais témoigner de la jouissance qui accapare une femme enceinte.

 

Pour la société, c’est le fœtus et donc l’enfant qui est au premier plan. S’il y a symbolisation et acceptation, il trouvera alors sa place d’idéal comme objet dans le fantasme et sera suffisamment phallicisé pour recevoir l’attention de la mère. C’est une des modalités de parer au manque de la femme. Des semblants imaginaires et symboliques viennent, dans ce cas, cerner ce condensateur de jouissance et rendre possible la séparation ultérieure de l’accouchement. L’enfant a bien à se situer dans deux plans, celui de l’objet a et celui du phallus, et fondamentalement chaque être humain est confronté à l’au-delà du phallus – ne serait-ce qu’à travers l’angoisse maternelle, par exemple.

L’enfant peut en effet prendre dans le fantasme le statut de pur objet réel et parfaitement obturer le manque féminin. Si au contraire, il se repère du phallus, la castration pourra opérer. Que l’enfant soit ou non accepté, il aura alors pour cette femme un statut humain.

 

Quant au recours à l’obstétrique moderne pour concevoir un enfant, certaines situations, où les limites phalliques ont été dépassées, préfigurent les conséquences de la phallicisation des produits de conception que le discours de la Science impose à nos sociétés. Le produit de conception entre dorénavant de plain-pied dans le circuit des rapports marchands. La pulsion de mort trouve là une forme d’expression contemporaine et il faudra, au-delà des garde-fous collectifs, inventer au cas par cas des moyens de résister à cette attirance vertigineuse.

 

Mais ces femmes sont plus radicales encore en nous donnant à constater un rapport bouleversé au corps propre. Elles laissent apercevoir une préfiguration de ce que pourrait devenir la dissociation entre l’être mère et l’utérus – devenu alors hors corps. Les comités d’éthique et la justice y trouveront matière à nouvelles jurisprudences – les praticiens que nous sommes devront continuer à accepter de se laisser surprendre.

 

 

 

[i] Gynécologue-obstétricien, psychanalyste, membre de l’ECF.

[ii] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.