Post Partum Silvina L

Propos recueillis par Sarah Abitbol

Dans Post Partum (2004), Silvina Landsmann filme l’instant ou une femme devient mère. Elle se promène avec sa caméra dans la maternité d’un des hôpitaux les plus prestigieux d’Israël : Ihilov. Elle filme sur sa route les femmes qui viennent d’accoucher et qui non seulement l’autorisent mais l’appellent à filmer. Post Partum, c’est la rencontre entre le discours du Maître de l’hôpital et celui, toujours singulier, de ces femmes qui deviennent mères.

Qu’est-ce qui vous a amenée à faire un film sur ce thème ?

Il y a toujours des hasards lorsqu’on fait un film. C’est un sujet qui ne m’intéressait pas avant d’avoir eu des enfants, mon intérêt est venu après en avoir fait l’expérience moi-même. Je cherchais à faire un film sur les spécificités des différents hôpitaux. Je suis rentrée à la maternité de l’hôpital Ihilov sans savoir ce qui s’y passait. C’est là que le hasard intervient : j’ai été contactée pour faire un film autour du parcours de femmes, de leur grossesse à l’accouchement, et j’ai accepté à condition de na pas rencontrer les femmes auparavant. Pendant cinq semaines, j’ai filmé ce qui se passait à l’hôpital. J’étais avec la caméra, régulièrement sollicitée par les femmes ou les familles.

Qu’est-ce que vous avez appris en faisant ce film ?

Le film est un compte rendu de ce qui se passe quand on arrive à la maternité pour accoucher. Il y a un fonctionnement spécifique du système hospitalier vis-à-vis de l’accouchement, et les femmes s’y abandonnent. Elles font ce que le système dit qu’il faut faire. Dans ce film, nous avons pris la décision de ne pas filmer l’accouchement. On fait démarrer le film après, à partir du moment où le bébé sort. J’étais intéressée par la procédure autour de la mère, du bébé, de la famille. Que se passe-t-il pour une femme qui ne vient pas, par exemple, avec des exigences room in (lorsque le bébé reste avec sa mère dans la chambre et non pas dans la nursery) ?

Après avoir fait ce film, j’ai passé beaucoup d’heures dans la salle de montage et j’ai tellement entendu de pleurs et de cris de bébés très petits que j’ai eu besoin par la suite de faire un film sur l’art…

J’ai passé beaucoup d’heures à filmer le travail répétitif des médecins et infirmières et du personnel dans la nursery. Il était question que la nursery disparaisse des hôpitaux en Israël, mais en fait, cette pratique est toujours d’actualité.

Il y a dans le film cette femme merveilleuse qui enseigne aux jeunes mères comment allaiter. Elle tient un discours contraire à celui de l’hôpital, mais elle en fait partie. J’ai trouvé intéressante la rencontre de ces deux discours. Ce discours, bien qu’intégré par l’hôpital, vient trop tard : si vraiment on veut que l’allaitement réussisse, il faut avoir connaissance de ce que dit cette femme avant l’accouchement.

Peut-être ne s’agit il pas d’allaiter ou de ne pas allaiter, mais plutôt de la proximité avec le bébé les premiers jours après sa naissance ? On voit les bébés pleurant dans la nursery, seuls dans leur lit…

Cela va ensemble ; la question de l’allaitement est importante. Tel qu’il est, le système complique les choses. Si on regarde le film dans la perspective de l’allaitement, on voit toutes les erreurs de l’hôpital : il faut qu’il y ait un contact du regard, que la mère puisse voir les signes chez son bébé… Ce qui n’est pas possible quand ces femmes s’abandonnent totalement au système.

Il y a cette scène incroyable où la femme qui enseigne l’allaitement demande à une des jeunes mères pourquoi son bébé n’est pas avec elle, lui faisant comprendre que si elle laisse son bébé dans la nursery pour s’y rendre aux heures d’allaitement affichées, elle ne pourra pas savoir quand il a faim.

On ne sait rien, on a perdu le savoir.

Être mère n’est donc pas un instinct…

Si, mais c’est également social, c’est un apprentissage. C’est pour ça que j’ai tellement aimé la séquence avec la grand-mère. C’est elle qui tient le savoir-faire. Elle va expliquer à sa petite fille comment faire, comment accrocher le bébé au sein et on voit le visage de cette jeune mère se transformer. C’est très fort, parce que j’ai eu des réactions tellement inverses à propos de cette grand-mère. Toutes les femmes d’origine sépharade qui ont reconnu dans cette grand-mère leur propre mère n’ont pas supporté, mais toutes les femmes ashkénazes m’ont dit : « pourquoi je n’ai pas une mère comme ça…? »

Le film commence avec ce panneau indiquant les heures d’allaitement. C’est comme ça que l’hôpital envisage les choses. Et les mères sont prises dans ce discours social, elles ne demandent rien, n’essayent pas de le modifier. L’hôpital a gagné le droit d’intervenir dans nos vies, parce qu’on ne meurt plus à l’accouchement et en ce sens la maternité d’Ihilov est excellente, le taux de mortalité y est de zéro.

La première scène du film interpelle. On voit les familles qui écoutent avec beaucoup d’émotions derrière la porte l’accouchement… Cela fait penser aux enfants qui écoutent derrière la porte des parents.

Cette scène est très drôle. L’architecture est très intéressante et on peut comprendre beaucoup de choses si on l’observe. Pourquoi la mère entre d’un côté et le père sort de l’autre, celui où sortent aussi les familles ? Cette séquence, que la famille m’a appelée pour filmer, est très émouvante car on voit l’émotion de la famille au moment où quelqu’un est en train de naître. J’ai regardé cette scène plusieurs fois parce que beaucoup de choses se passent. Il y a les deux familles qui sont dehors, les deux grand-mères et les sœurs. Comment les femmes réagissent ? Les hommes ? Comment les pères sortent de la salle d’accouchement ? On peut observer beaucoup de nuances chez les personnes qui vont ensuite entourer la femme qui vient d’accoucher. On naît au sein d’une famille, et pas seulement d’une mère… C’est aussi ça qui m’a intéressée quand j’ai fait le montage.

On entend la mère qui, à l’intérieur, fait l’effort pour accoucher, tandis qu’au dehors tout le monde « travaille », tout le monde se donne… même si on ne peut pas tellement aider. C’est peut-être là que se situe l’instinct, pour les femmes qui entourent les femmes qui vont accoucher. Avant l’existence des hôpitaux, c’est toutes les femmes de la famille qui accompagnaient la femme en train d’accoucher. Et on retrouve dans cette scène la mémoire d’avant l’existence de l’hôpital, qui existe toujours en dépit de lui. Finalement, tout ce qui est humain, au sens de l’amour, reste toujours.

L’hôpital fait penser au kibboutz. C’est l’hôpital du régime soviétique où le taux de mortalité est très bas, mais où on paie un prix : l’uniforme. C’est un système qui tue toute singularité, qui impose le même régime pour tous, et un rapport d’efficacité vis-à-vis de la vie.

Prenons par exemple les vaccins. Pourquoi vaccine-t-on tous les bébés pour des risques qui concernent seulement une partie de la population ? Cela a un côté « usine », cherchant le maximum d’efficacité. Il faut penser « social » et pas « personnel », on apporte donc des solutions pour l’ensemble de la société sans prendre en compte les besoins spécifiques d’une mère ou d’un enfant. Sauf s’il y a un problème vital. Dans ce cas, l’enfant est pris en charge tout de suite pour qu’on lui sauve la vie. Pour ce faire, tout le système est organisé en fonction de l’exception, et tout le monde en paie le prix. Il faudrait en fait deux systèmes parallèles ; c’est possible et ce serait plus économique.

Être mère, qu’est-ce que cela vous évoque ?

Dans le film, il y a cette femme qui reçoit son enfant dans la chambre après avoir accouché. Elle le tient dans ses bras, le regarde, elle commence à faire des commentaires sur lui. D’un côté, elle ne sait rien et d’un autre côté elle sait tout. Sur quoi s’appuie-t-elle ? D’où vient ce qu’elle dit ? Dit-elle ce qu’elle ressent ou ce qu’elle est supposée dire dans cette situation ? Je crois qu’être mère, c’est ça, ne pas savoir, ne pas comprendre et en même temps, être obligée d’assurer. Être mère, c’est réapprendre à être à l’écoute de soi-même, parce qu’à plusieurs reprises on voit comment le social va contre l’instinct, le désir.

Ces mères se sont abandonnées au système hospitalier en pensant qu’elles faisaient au mieux pour leur enfant. Elles n’ont jamais pensé qu’elles abandonnaient leurs bébés, qu’elles pensent protégé au maximum par les médecins et les infirmières. La mère est alors certaine d’être la meilleure mère du monde… Et n’oublions pas en plus que ce sont des mères juives…

Beaucoup d’entre elles m’ont dit, après avoir vu le film : « je suis traumatisée par l’expérience ». Finalement la question est la suivante : faut-il avoir une confiance absolue dans la façon dont les choses sont faites par le système ?

En savoir plus sur le film http://post-partum.cominofilms.com/