Propos recueillis par Daniel Voirin

Vous vous occupez du traitement de l’infertilité. Généralement, qui fait la demande de procréation médicalement assistée i ?

Ce sont plutôt les femmes. Le plus souvent les patientes viennent en couple, parfois les femmes viennent seules. Je n’ai jamais vu un homme venir seul, pourtant les causes sont également réparties entre les infertilités masculines et féminines. Les couples y recourent en général après un ou deux ans d’infertilité, en fonction aussi de l’âge de la patiente.

Parfois il y a des désaccords dans le couple, la femme veut un bébé, mais l’homme n’est pas encore prêt. Dans ce cas la procédure ne va pas plus loin, car d’un point de vue légal le consentement des deux membres du couple est nécessaire pour démarrer une PMA.

Il y a aussi de plus en plus de couples de femmes homosexuelles qui en font la demande. Les gynécologues maintenant sont classés par les patientes des milieux homos en « gay friendly » ou pas.

Comment les femmes vivent-elles leur infertilité ?

Il y a autant de façons de vivre l’infertilité que de patientes. Certaines ne se culpabilisent pas et évoquent un problème de santé indépendant de leur volonté. D’autres culpabilisent, notamment quand l’infertilité est due à une maladie sexuellement transmissible pour laquelle elles n’ont pas pris de précautions. D’autres encore mettent en cause les chirurgiens suite à une opération aux ovaires. D’autres femmes présentent de l’ambivalence quant à leur désir de grossesse. Elles peuvent se sentir poussées à faire cette démarche par leur conjoint ou la société. Certaines ont vécu des histoires familiales compliquées avec des maltraitances, qui ont une incidence sur leur désir de grossesse, elles peuvent être aidées en ce cas à faire leur choix.

Qu’en est-il du désir d’enfant ?

J’ai l’impression que le désir d’enfant est un sentiment extrêmement puissant qui peut dépasser toutes les barrières, même financières : une tentative de FIV en Espagne coûte de 5 000 à 7 000 euros, et en général les personnes empruntent cette somme sans assurance de réussite. La sécurité sociale rembourse quatre tentatives de FIV jusqu’à l’âge de 43 ans. Le gynécologue et le biologiste estiment les chances de succès selon des critères définis avant de répondre aux demandes.

Les femmes homosexuelles qui désirent un enfant s’arrangent pour qu’un ami donne son sperme, ou elles vont s’en procurer contre de l’argent dans un pays européen dont la législation accepte ces pratiques, comme la Belgique ou l’Espagne. Certaines patientes viennent me voir pour me demander mon avis, mais dans la mesure où l’expérience est techniquement possible sans l’aide du médecin, beaucoup de femmes échappent complètement au regard médical.

Évoquons la souffrance des partenaires quand le projet échoue.

Les patientes qui rentrent dans un processus de FIV ont toujours l’impression que ça va marcher comme par magie. Chaque fois qu’on leur annonce une mauvaise nouvelle – il y en a à toutes les étapes : les ovaires qui ne répondent pas aussi fort que prévu, les ovules qui sont pas assez nombreux, la mauvaise qualité embryonnaire – c’est une déception.

Chaque étape de la FIV est vécue de façon extrêmement intense. Je pense que ces femmes se sentent mères dès qu’elles commencent leur démarche. J’ai l’impression qu’il y a un lien entre le désir de grossesse et le sentiment d’être mère, comme si tout l’amour qu’une mère se sentait prête à donner à son enfant préexistait en amont, et c’est cela qui donne un peu cette puissance au sentiment de désespoir des femmes qui n’arrivent pas à faire un bébé.

Quand on est en bout du processus, après quatre tentatives infructueuses, certains couples finissent par comprendre, un processus de deuil s’est accompli. D’autres, pour lesquels une seule tentative infructueuse confirme le pronostic très pessimiste, n’ont pas le temps de réaliser et ne sont pas du tout prêts à accepter que les démarches s’arrêtent. On leur dit qu’on ne peut rien faire de plus, que nous sommes arrivés au terme de ce que la médecine peut offrir et qu’on ne fera pas mieux que la nature. Là c’est vraiment une épreuve pour ces couples, qui ont alors envie de se tourner vers autre chose : l’adoption, le don d’ovule ou de sperme – dont les délais d’attente sont très longs.

Je les accompagne pendant toute la durée de la démarche, je les soutiens je les encourage, j’essaie d’adoucir les choses avec les autres membres de l’équipe et leur conseille de rencontrer la psychologue.

i Le Docteur Baumann est gynécologue à Brest.