Geneviève Bührer-Thierry est historienne médiéviste, professeure à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne.


Que sait-on de la maternité au haut Moyen Âge ?


L’essentiel de la documentation sur lequel s’appuie l’historien, pour la période qui va du Ve au XIe siècle, émane des hommes et plus spécifiquement des hommes d’Église. Du peu de documents qui portent sur les mères au haut Moyen Âge se dégagent deux types de sources : les écrits historiographiques où sont souvent évoquées les « mauvaises mères » et les écrits hagiographiques évoquant les mères de saints. Dans le registre des mauvaises mères, il faut mentionner surtout les « régentes tyranniques ». Celles qui ont voulu exercer leur pouvoir sur leur fils trop longtemps. Nous en avons de nombreux exemples ! Les récits hagiographiques mettent quant à eux en scène des mères qui doivent interpréter les signes permettant de reconnaître la sainteté de leur progéniture : certaines voient par exemple un rayon de soleil sortir de leur ventre. Dans ce panel, on dispose cependant d’un document exceptionnel, écrit par une aristocrate du IXe siècle, Dhuoda. Ce livre, intitulé Manuel pour mon filsi, donne des éléments uniques sur ce qu’a pu être la maternité à l’époque carolingienne.


Qui était Dhuoda ?


Dhuoda dit s’être mariée à Aix-la-Chapelle en 824 avec un homme de la très haute aristocratie issu de la famille carolingienne. Au moment où elle écrit, elle est à Uzès, à la demande de son mari, pour gérer les biens de la famille. Hélas, nous ne savons rien d’autre d’elle que ce qu’elle a pu écrire dans son manuel à l’usage de son fils car aucune autre source ne la mentionne. Dhuoda commence l’écriture de son manuel en 841 et l’achève en 842. Elle a eu deux enfants et adresse son écrit à son aîné, Guillaume, qui est né en 826 et a alors une quinzaine d’années. Ils sont séparés car Guillaume vit à la cour du roi, Charles le Chauve, dans un contexte de guerre civile lié à la querelle de succession qui fait rage entre les trois fils de Louis le Pieux. Bernard de Septimanie, l’époux de Dhuoda, a d’abord choisi un parti et en a changé. Du coup, pour garantir sa nouvelle alliance avec Charles le Chauve, il a donné son fils Guillaume comme otage et ce dernier vit donc à la cour. Dhuoda nous apprend également, dans son manuel, qu’elle est séparée de son second fils qui n’a alors que deux ans. On apprend que son mari l’a emporté, qu’elle n’a pas assisté à son baptême et ne sait pas quel nom lui a été donné. On connaît cependant ce second fils : Bernard Plantevelueii, qui sera un des fondateurs du duché d’Aquitaine à la fin du IXe siècle. On comprend, dans ce contexte troublé, l’inquiétude de Dhuoda séparée de ses deux enfants.


Vous présentez Dhuoda comme une mère inquiète et attentive. La maternité au Moyen Âge est donc déjà une maternité tendre, contrairement aux stéréotypes pesant sur l’époque ?


Oui, tout à fait. On peut à cet égard citer un des nombreux passages de cet ouvrage où Dhuoda témoigne de ses sentiments : « Constatant que la plupart des femmes ont en ce monde la joie de vivre avec leurs enfants, et me voyant, moi Dhuoda, séparée et si éloignée de toi, ô mon fils Guillaume, j’en suis comme angoissée et toute animée du désir de te rendre service. Aussi je t’envoie cet opuscule à mon nom, transcrit pour te servir en un reflet de lecture modèle et je me réjouis qu’en mon absence, ce livre, par sa présence, puisse te rappeler lorsque tu le liras, ce que tu dois faire par amour pour moi ». À la fin de son manuel, auquel elle fait des ajouts successifs, elle emploie en outre un langage tout à fait particulier pour parler de son désir de revoir son fils une dernière fois. Désir dont elle ne sait s’il pourra se réaliser car elle a été gravement malade et l’écriture de son manuel répond à son angoisse de mourir sans que ce vœu ait pu être réalisé : « La douceur de mon si grand amour et le désir de ta beauté m’ont fait comme m’oublier moi-même. Je désire maintenant, portes fermées, entrer en moi-même, je ne suis pas digne de ceux qui sont cités plus haut, mais je te demande de prier pour le remède de mon âme »… « La douceur de mon si grand amour et le désir de ta beauté » est un langage très passionné. C’est une version médiévale du « comme tu es beau mon fils » ! Dans la version latine, désir est noté desiderium, soit désir relevant du manque.


Quels sont les principes qu’elle souhaite inculquer à son fils ?


Une grande partie de ce manuel est consacrée à la transmission des préceptes chrétiens. Mais il y a aussi un aspect plus politique, mis à jour récemment par les historiens. Il est directement lié au contexte de guerre civile que j’évoquais. La querelle de succession terrible qui oppose les trois fils de Louis le Pieux montre que, non contents de se battre entre eux, ils offensent leur propre père dont ils ne respectent pas les dernières volontés. Or, dans une société chrétienne dont le modèle est paternel, ce type de révolte est jugé extrêmement sévèrement. Le fils doit obéissance absolue à son père, comme le Christ, qui a donné sa propre vie pour obéir à Dieu. Dhuoda souhaite avant tout inculquer à son fils le respect de la parole et de l’engagement et elle explique en effet à son fils qu’il doit être fidèle à son roi, au roi que son père a choisi, mais aussi à son père et aux intérêts de sa famille. La chose la plus scandaleuse à ses yeux est de voir des enfants se révolter contre leurs parents. Pierre Riché qui a été le premier éditeur et traducteur de ce texte disait ainsi que le texte de Dhuoda reposait tout entier sur la « mystique de la fidélité et la religion de la paternité ».


Si les principes d’éducation énoncés par Dhuoda semblent entrer en conformité avec les idéaux de l’époque, sa démarche, d’écriture notamment, est en revanche plus étonnante.


En effet. Dhuoda dans ce texte inédit prend la place de l’éducateur qui devrait être un homme. Elle n’a pas de complexe d’infériorité et dit qu’en écrivant ce manuel, elle souhaiterait être, en reprenant le thème des deux naissances augustiniennes, « pour la seconde fois [sa] mère, par l’âme et par le corps ». Elle a donné naissance corporellement, mais voudrait aussi lui donner naissance spirituellement, ce qui est inusité à une époque où les femmes sont du côté de la chair, et les clercs du côté de la paternité spirituelle. D’ailleurs la majorité des manuels d’éducation – les miroirs – ont été écrits par les ecclésiastiques. Dans ces miroirs, en particulier écrits pour les laïcs, il y a toujours un élément sur le mariage et la sexualité : comment un laïc peut faire son salut en étant dans le monde ? Mais de cette question-là, Dhuoda ne dit pas un mot. Au fond, du mariage possible de son fils et de son propre mariage à elle, elle ne dit mot. Il en est de même de son mari, Bernard de Septimanie. Il n’y a pas de figure de l’époux dans le manuel de Dhuoda, mais il y a une figure du père.


Si on ne sait rien d’autre de Dhuoda, que sait-on en revanche de son fils, Guillaume, auquel ce manuel était destiné ?


Bernard de Septimanie a rompu son serment envers Charles le Chauve et Guillaume a suivi son père dans sa révolte. Bernard a été tué dans un combat, et lui, Guillaume, a voulu le venger. Il a été capturé et décapité par les hommes du roi en 849. Il avait à peine vingt ans. S’est-il révolté contre l’autorité, contrairement à ce que sa mère préconisait ? Je ne crois pas, parce qu’il est ainsi resté fidèle à son père, comme Dhuoda le préconisait. Quand Guillaume a été pris, il était à Barcelone. Et le plus ancien manuscrit de ce manuel a été trouvé dans cette même ville, on peut donc en déduire qu’il a été copié à partir de celui de Guillaume qui, conformément à ce que sa mère lui avait recommandé, avait ce manuel avec lui et ne s’en séparait pas.


i Dhuoda, Manuel pour mon fils, Paris, Cerf, 2012, 208 p.

ii Le surnom plantevelue a longtemps fait croire que Bernard était poilu. En fait, cette expression vient de « patte de renard » et indique la fourberie du personnage.