« Donne-moi des enfants ou je meurs » i crie Rachel à son mari Jacob, folle de jalousie en voyant sa sœur et rivale Léa enfanter pour la quatrième fois alors qu’elle-même n’a pas de fils.

La descendance est considérée dans la Bible comme une bénédiction divine et la stérilité représente un drame personnel et social. Toutefois, dans l’Ancien Testament, des femmes de grand rôle sont frappées par ce « malheur » de ne pas avoir d’enfants, et plusieurs d’entre elles enfanteront finalement avec des stratagèmes ou solutions extraordinaires et exceptionnelles. En ce sens elles sont de « vraies femmes », puisqu’elles n’ont pas, et de ce « n’avoir pas » elles font quelque chose ii.

La première est Sarah, femme d’Abraham qui aura la surprise de tomber enceinte à l’âge de quatre-vingt dix ans ; puis nous rencontrons Rebecca, Rachel, Anne… Autant de figures féminines qui doivent composer avec leur désir de maternité frustré et trouver des solutions inédites.

Une des menaces qui les concerne est celle du risque de la perte de l’amour de leur homme : pourront-elles continuer à être aimées si elles sont stériles ? Jalousies et rivalités sont au centre du drame de la femme d’Elkana, Anne, humiliée par les autres femmes à cause de sa stérilité, notamment par Peninna, deuxième femme d’Elkana, mère de plusieurs fils et filles, qui se moque d’elle et ne manque pas de la vexer à chaque occasion. Cela ne vaut rien d’être la plus aimée et la préférée d’Elkana ; à rien ne servent les paroles de consolation de son mari quand il lui dit : « Anne, pourquoi pleures-tu, et ne manges-tu pas ? Pourquoi ton cœur est-il attristé ? Est-ce que je ne vaux plus que dix fils ? » iii Tout en se garantissant l’amour inconditionné de son mari, Anne est insatisfaite, cet amour ne lui suffit pas. Elle s’adressera à l’Éternel pour être enfin exaucée.

Qu’ont en commun ces femmes en désir d’enfant ? Leur énigme réside peut-être dans leur rapport entre être une femme et être une mère. Elles interrogent l’amour de leurs hommes qu’elles veulent exclusif et inconditionné. En un premier temps, il faut que l’homme démontre qu’il les aime malgré le fait qu’elles ne puissent pas enfanter, donc en tant que femmes et non pas en tant que mères. Mais cet amour inconditionnel n’est pourtant pas suffisant, il ne sature pas totalement leur désir. Elles déjouent alors cette nature qui a rendu leur ventre stérile et utilisent le ventre d’une autre femme pour avoir l’enfant de leur homme. En faisant enfanter une de leur servante elles inventent la figure de la première mère porteuse. En faisant accoucher cette dernière sur leurs genoux elles participent avec leur corps à la venue au monde de cet enfant tellement désiré. C’est à elles de décider quelle esclave pourra entrer dans le lit de leur mari et à elles de diriger la rencontre. Elles dissocient ainsi procréation et sexualité en gardant pour elles la place de femme aimée et désirée. C’est seulement après ces passages de positions et de rôles féminins différents qu’elles pourront enfin, elles aussi, devenir mères dans leur corps tout en restant des femmes. Elles doivent donc d’abord exacerber leur désir insatisfait et le faire durer comme tel, encore et encore. Le fait que l’Autre ne puisse pas les satisfaire dans l’immédiat leur permet de se représenter un Autre non complet, non pourvu de tout. L’incomplétude de l’Autre réel, la rencontre de cet Autre barré, est selon la psychanalyse la condition pour que le sujet puisse se constituer comme désirant et assumer jusqu’au bout son désir.

Le désir d’un désir insatisfait, au moins pendant un temps, permet donc que pour ces femmes l’enfant ne soit pas simplement la satisfaction d’un besoin codifié par les lois des hommes.

Loin de subir la maternité, ces femmes revendiquent le droit d’en être les protagonistes actives.

i Genèse, 30,1-2.

ii Cf. Miller J.-A., « Médée à mi-dire », La Lettre mensuelle, n° 122, 1993.

iii Samuel, 1:8.