Luana, appelée Lulu, est le prénom choisi par la plus petite fille transgenre du mondei. La fillette, aux organes génitaux masculins, a obtenu sa carte d’identité dans la République Argentine le 9 octobre 2013. L’événement a suscité une vive discussion dans les médias, avant et après l’octroi du document.

Ce jour-là, la mère a été interviewée à la télévision. Elle rapporte qu’elle a eu des jumeaux garçons, dont un qu’elle a prénommé Manuel. À un an et demi, cet enfant a commencé à exprimer qu’il était une fille, à porter des vêtements féminins et à jouer aux poupées. À l’âge de deux ans, il enfonçait son pénis jusqu’à le faire disparaître et se présentait devant la mère en disant : « Je veux être comme ça maman. » La mère était terrorisée par les blessures qu’il s’auto-infligeait. À quatre ans il lui disait : « Je ne suis pas un garçon, je suis une fille et je m’appelle Lulu, et si tu ne me dis pas Lulu je ne vais pas te répondre. » En maternelle, il l’interrogeait sur les raisons d’être placée dans la file des garçons.

Dans le reportage en question, on parle du droit à l’identité auto-perçue pour souligner qu’il s’agit d’une identité non dépendante du désir de la mère, et qu’elle ne doit pas se confondre avec un choix homosexuel. La mère insiste pour dire « qu’elle n’est pas intervenue dans l’orientation sexuelle de son fils ». Sa grande crainte était que « si on n’accepte pas la volonté de son fils, il puisse finir dans la rue et la prostitution… ». Elle a publié un livre sur son fils où elle dit que : « c’est le désir de Lulu, pas le mien […]. Ce n’était pas mon désir d’avoir un petit couple […]. J’ai eu deux garçons et j’étais heureuse ».

La mère ne se reconnaît pas de problème psychologique ou psychiatrique, bien qu’elle ait été suivie dans ce cadre. Actuellement, elle est suivie par des professionnels de la communauté homosexuelle argentine afin d’obtenir des outils et qu’on lui dise comment procéder avec sa fille. Elle obtient un soulagement quand la psychologue qui la reçoit lui dit que sa fille est transsexuelle : elle a un nom pour son fils. Ce traitement, pour lequel elle est reconnaissante, contraste avec deux autres traitements précédents, qu’elle critique. Dans l’un, on lui recommandait de donner plus de place au père, dans l’autre, à caractère cognitivo-comportemental, on lui intimait de renforcer la masculinité de Manuel et de réprimer ses conduites féminines.

En basant dans le social la cause de la maladie et de la déstabilisation, le thérapeute rejette d’emblée la prise en compte du désir maternel et du Nom-du-Père dans la structuration subjective. En repoussant les conséquences de l’hypothèse œdipienne, la sexuation se déconnecte de la détermination symbolique imaginaire des identifications, d’où l’idée que l’identité sexuelle peut être auto-perçue, en annulant la détermination inconsciente du désir maternel pour le réduire à ce que la mère formule comme des souhaits. Le refus maternel de ce fils garçon ne passe pas par le souhait d’avoir une fille, mais par la jouissance de le priver du prénom, c’est-à-dire par l’impossibilité de pouvoir le nommer en tant que garçon en accord avec la fonction paternelle. Rappelons les paroles de la mère quand elle disait être contente avec ses deux fils : elle ne voulait pas avoir une fille, mais ce fils, elle n’a pas pu continuer à l’appeler Manuel. L’échec des traitements qui ont tenté de s’opposer à la féminisation de ce garçon, par la voie de l’exigence de virilité, ou de l’appel au père, nous avertissent des conséquences de l’opposition à une telle certitude. Peut-être pourrait-on intervenir sur la souffrance de sa transformation permanente en cherchant les pauses, les coupures, qui vont dans le sens inverse de ce vers quoi on le pousse, soit de répondre sans cesse à la revendication maternelle.

iTexte traduit de l’espagnol par Flavia Hofstette.