Les enjeux de la maternité au XXIe siècle sont multiples, mais gageons que le point chaud de l’affaire concerne aujourd’hui la gestation pour autrui (GPA), et demain l’ectogénèse – l’utilisation d’utérus artificiels à la manière du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Entre contraception et techniques de procréation médicalement assistée, nous sommes les contemporains de la séparation possible entre sexualité et procréation, mais seulement au seuil d’une nouvelle ère, celle de la déconnection entre la gestation et le ventre de la mère.

 

Voilà le visage de l’avenir : la disjonction entre le corps et la maternité. Le corps ne constituera alors plus la « cause magique »1, la source de la filiation maternelle, comme beaucoup le suppose encore, mais deviendra un simple moyen, parmi d’autres, de réaliser un projet d’enfantement. Du moins est-ce là ce qu’espère Marcela Iacub : un modèle intentionnel, et non corporel de la filiation2. C’est en cela que les thèses de la chercheuse nous intéressent particulièrement : en ce qu’elle défend, avec un implacable jusqu’au-boutisme, l’idée d’une liberté procréative absolue.

 

Dans son ouvrage L’empire du ventre, elle affirme que la révolution familiale des années 1970, loin d’avoir apporté la liberté et l’égalité dont elle se revendique, a en réalité dessiné de nouvelles lignes d’exclusion. Selon elle, c’est le « ventre » qui constitue le « ressort secret » de cet « ordre actuel de la famille »3, la pierre angulaire du régime juridique auquel nous sommes actuellement soumis. Tout comme Michel Foucault faisait du « sexe », instance naturalisée, la clef de voûte du dispositif de sexualité visant la régulation normative des corps et de leurs plaisirs, M. Iacub entreprend la déconstruction du « ventre » et effectue en somme la généalogie de « la grossesse » et de « l’accouchement » comme supposés ancrages corporels des filiations.

 

Autrement dit, M. Iacub cherche à démontrer que l’assimilation de la maternité à un fait naturel incontournable est une idée historiquement construite. Elle pose d’emblée que « la maternité est tout autant une relation juridique que la paternité, c’est-à-dire qu’elle est instituée par le droit »4. La définition de la maternité par l’accouchement, dans le droit français, est une convention – comme telle arbitraire – relativement récente.

 

Ainsi, d’après le Code civil de 1804, les enfants ne naissaient pas nécessairement du corps de leur mère ni de leur père, mais de leur mariage. La filiation était établie non pas selon la biologie, mais selon l’institution et le droit. Pour l’auteur, le code Napoléon, malgré ses rigueurs et ses défauts, avait néanmoins « cette beauté rare de placer les volontés humaines au-dessus des faits naturels et des valeurs religieuses »5.

Pour pallier l’affaiblissement du mariage, on a fait du « ventre » la nouvelle institution fondatrice et contraignante de la filiation6. M. Iacub analyse méticuleusement les étapes historiques ayant conduit à un basculement de la pensée juridique7 par exemple, la loi de 1972 qui, en posant l’égalité des enfants légitimes et des enfants naturels, a accrédité une vérité biologique de la filiation. Selon elle, l’institution parturiente est plus dure que le mariage, en ce qu’elle dissimule son caractère artificiel sous une prétendue vérité de la chair8, et fonde la parentalité sur des compétences corporelles, « comme si les organes sécrétaient des droits »9

Cette norme est d’autant plus impitoyable qu’elle se dissimule comme telle, en consacrant le corps et ses puissances : se prétendant « fait de nature », elle donne ainsi « l’illusion qu’elle ne saurait être transformée »10.


Mais cet empire du ventre ne survivra sans doute pas bien longtemps à ses propres contradictions. De quelle façon va-t-il disparaître ? La juriste entrevoit deux issues possibles11 : soit l’alignement de toutes les filiations sur la vérité génétique, prônée par le mouvement des origines ; soit le passage à une logique du contrat et de l’intention, assumant une conception politique des institutions filiales et donc de la maternité.

L’auteur renifle à juste titre l’odeur vaticane et le relent de droit canonique qui émanent de toute invocation de la nature à titre de fondement. 

Mais, à l’heure où le réel a pris « le mors aux dents »12 et détruit la vieille idée de nature, le droit de la filiation peut-il véritablement parvenir à se passer de fondement, comme le souhaite M. Iacub, et à ne s’autoriser que de lui-même ? Ou n’est-ce pas plutôt une autre cause qui agit secrètement, là derrière : l’enfant comme objet a plus-de-jouir ? C’est de lui, finalement, que viendra l’éclatement du ventre maternel – quel comble ! Il n’y a ni à le déplorer, ni à s’en réjouir, mais à tirer les conséquences de ce changement d’époque.


1 Cf.Marcela Iacub, L’empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard, 2004, p. 349. Le titre de notre article reprend l’intitulé de la conclusion de l’ouvrage.


2 Ibid., p. 349-351.


3 Ibid., p. 23.


4 Ibid., p. 11.


5  Ibid., p. 17.




6 Institution dans laquelle les femmes sont libres d’entrer ou non, puisqu’elles peuvent avorter ou même accoucher « sous X ».




7 Cf. chapitres IV et V de l’ouvrage.




8 Ibid., p. 21.




9 Ibid., p. 351.


10  Ibid., p. 24. M. Iacub dénonce la « police du ventre » et l’exception utérine sur laquelle est fondé le droit français des familles, comme l’atteste la loi de bioéthique de 1994.


11  Ibid., p. 346.




12  Jacques Lacan, « La Troisième », La Cause freudienne, n° 79, p. 19.