« Daniel Roy commente “le fantasme des psychanalystes d’enfants” cerné par Éric Laurent dans Quarto n°9. Clotilde Leguil s’amuse de “la mère qui a gobé le phallus” selon Lacan dans le Séminaire V. Bruno de Halleux lance une flèche pour la “contrepèterie de Lacan qui conclut le Séminaire VI”. Délia Steinmann montre avec Freud le caractère sexuel pour le nourrisson de “l’acte de téter le sein de la mère”…


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Daniel Roy sur :


« La psychose chez l’enfant dans l’enseignement de Jacques Lacan »,

Quarto, n° 9, 1982, p. 11,

De Éric Laurent.

 


« Le fantasme des psychanalystes d’enfants, c’est qu’il y a une harmonie entre l’enfant et sa mère »


Cette phrase présente le grand intérêt de condenser deux passages de l’article de Lacan « Allocution sur les psychoses de l’enfant » (Autres écrits, p. 361-71) : « Par impuissance de poser ce statut du fantasme dans l’être-pour-le-sexe […] la psychanalyse bâcle avec du folklore un fantasme postiche, celui de l’harmonie logée dans l’habitat maternel » ; et plus loin « L’important pourtant n’est pas que l’objet transitionnel préserve l’autonomie de l’enfant mais que l’enfant serve ou non d’objet transitionnel pour la mère ».

En effet la seconde phrase indique précisément la conséquence qui se déduit de la mise en place par la psychanalyse de ce « postiche », de ce faux-nez donc, qui vient s’introduire entre mère et enfant, le semblant phallique quand il ne s’avoue pas comme tel. Ce postiche vient alors servir cette « connivence sociale qui fixe l’enfant à la mère », dont Lacan parlera plus tard dans son séminaire L’envers de la psychanalyse.

Là où les psychanalystes d’enfant situent une harmonie primaire, sous des termes divers comme celui de « dyade mère-enfant » par exemple, Lacan fera monter le terme de « malentendu », ce qui fait entendre un autre son de cloche !

De fait, la rencontre d’un enfant avec un psychanalyste est l’occasion unique pour qu’il fasse résonner, avec ses mots à lui, la dysharmonie singulière qu’est son symptôme.


Deux conclusions se déduisent alors de cette citation d’Éric Laurent :

– on voit qu’un enfant peut tirer des conséquences fort diverses de sa rencontre avec un psychanalyste : il peut vouloir construire avec son aide un « terrain d’entente » qui préserve un tel fantasme d’harmonie ; cette stratégie de conciliation – de l’enfant avec son environnement, de l’inconscient avec la pulsion, etc. – prend appui comme évoqué plus haut sur la consolidation du leurre phallique entre l’enfant et la mère. L’orientation lacanienne vise un tout autre point : la possibilité pour cet enfant d’explorer les zones d’irréconciliable, car cette aventure-là ne peut se faire en aucun autre lieu que celui de la cure analytique. Nulle dénonciation des semblants ne s’en déduit, tout au contraire, puisque cela permet à un enfant de savoir que sa mère est une femme qui n’a pas réponse à tout !

– face à cet enjeu, il n’y a donc pas à proprement parler de « psychanalystes d’enfant » qui vaillent !

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Clotilde Leguil sur :


Le Séminaire, livre V,

Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 205-206,

De Jacques Lacan.

 


« La mère est une femme que nous supposons arrivée à la plénitude de ses capacités de voracité féminine, et l’objection qui est faite à la fonction imaginaire du phallus est tout à fait valable. Si la mère est ceci, le phallus n’est pas purement et simplement cela, ce bel objet imaginaire, car il y a déjà quelque temps qu’elle l’a gobé. »


Lorsque j’ai commencé à lire les Séminaires de Lacan il y a quelques années, ce sont les propos sur la mère et la femme qui m’ont passionnée, mais aussi parfois inquiétée. Je relis cette phrase aujourd’hui et je trouve que cette définition de l’essence de la mère est finalement très drôle. Lacan commence par dire de la mère qu’elle est un certain genre de femme. Puis que c’est une femme qui est arrivée quelque part. Et que ce télos est aussi de l’ordre d’une plénitude. Mais plénitude de quoi ? C’est là que tout se met à chavirer car la mère est « une femme que nous supposons arrivée à la plénitude de ses capacités »… « de voracité féminine ». La chute rétroactivement renverse le sens de la plénitude féminine… Plénitude de ses capacités de voracité féminine, est presque un oxymore, car voracité évoque une faim de loup et plénitude au contraire une satisfaction sereine… Ce sont peut-être ces deux traits de la mère, la plénitude et la voracité, qui sont comme l’envers et l’endroit de la mère lacanienne.

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Bruno de Halleux sur :


Le Séminaire, livre VI,

Le désir et son interprétation, p. 573,

De Jacques Lacan.

 


« La femme a dans la peau un grain de fantaisie. Ce grain de fantaisie, c’est assurément ce dont il s’agit en fin de compte dans ce qui module et modèle les rapports du sujet à celui, quel qu’il soit, à qui il demande. Et sans doute n’est-il pas pour rien dans le fait que ce soit sous la forme de la Mère universelle que nous ayons trouvé à l’horizon le sujet qui contient tout. […] il s’agit de bien autre chose, à savoir de la béance qui ouvre sur ce quelque chose de radicalement nouveau qu’introduit toute coupure de la parole. »

Quelle chance ! Une flèche pour cette contrepèterie de Lacan qui conclut le séminaire sur le désir et son interprétation.

L’avez-vous saisie, cette contrepèterie que Lacan trouve chez un poète, Désiré Viardot ? Lacan nous éclaire quand il nous glisse, que ce qu’il souhaite à l’analyse, et pas seulement à la femme, c’est un grain de poésie.

Alors la Mère universelle, l’Autre complet, celle qui se corrèle au sujet qui contient tout, que vient-elle faire ici ?

S’il ne lui manque rien, la poésie est-elle encore possible ?

Que ferait surgir ce grain de poésie que la femme a dans la f… ?

Ne serait-ce pas ce quelque chose de radicalement nouveau, ce point central, ce point pivot qu’introduit toute coupure de la parole, cette béance que cerne notre désir et que Lacan va formaliser avec l’objet a ?

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Délia Steinmann sur :


« La vie sexuelle humaine », (1916-1917),

Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Folio/essais, 2010, p. 398,

De Sigmund Freud.


« Si le nourrisson pouvait s’exprimer, il reconnaîtrait sans doute l’acte de téter le sein de la mère comme ce qui est de loin le plus important dans sa vie. » 


Dans cette conférence, Freud aborde le sexuel comme inhérent à la vie psychique ; il y rapproche perversion et sexualité infantile pour montrer les limites de toute vision normative. Son argument expose l’équivalence entre les zones érogènes et la complaisance des organes au regard de la satisfaction sexuelle.

En ce qui concerne le symptôme, cette prise en compte de la dimension sexuelle détermine l’orientation du traitement : prenons les troubles précoces du nourrissage. Fréquents chez les enfants dits autistes, ces manifestations vont du choix restreint des aliments à l’anorexie. Dans ces cas, la reconnaissance du caractère sexuel, autoérotique du symptôme, est une condition pour le rendre accessible. Cette perspective, enrichie par la formalisation lacanienne de l’objet a, ouvre des voies bien distinctes de celles des techniques prétendant une illusoire éducation de la pulsion. Dans ces protocoles, la fonction accordée à la mère fait disparaître son manque derrière la technique du soin. Ainsi, l’objet oral ne peut pas se constituer comme reste de la relation du sujet avec le désir de l’Autre, « branché sur le désir de la mère »1. Cette forclusion de la dimension sexuelle du symptôme ravale donc l’offre maternelle et dé-suppose le sujet chez l’enfant.


Accueillir le symptôme comme une manifestation de la vie sexuelle c’est parier pour un passage de l’ineffable de la détresse à l’énoncé de la demande.


1. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L´éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 329.


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