Les derniers croquis de mère sont arrivés ! Une impression indélébile, un mouvement intime, une idée fulgurante ou insistante … Ceux qui ont pris la plume nous livrent en un mot, une image, un objet, ce que c’est pour eux que l’être mère.

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Être mère dans la salle d’attente de l’analyste

par Yasmine Grasser

Mères croquées loup


La porte à peine refermée, la salle d’attente s’emplit de grands méchants loups ou d’horribles sorcières. Elle se souvient qu’enfant… Allons, n’y pensons plus ! Comment a-t-elle pu laisser son bébé tout seul avec une inconnue ?… Il revient… quel soulagement pour une mère ! Il reviendra même plusieurs fois et  avec de beaux dessins !

Après quelques séances où un enfant s’est concentré sur deux ou trois signifiants prélevés dans les livres mis à sa disposition, où il n’a plus pensé à aller déranger sa mère – il sait qu’elle l’attend –, il arrive qu’il lui ménage une surprise : « Maman, j’ai fait un dessin pour toi ». Dieu ! Mais c’est un loup ! L’interprétation reçue dix sur dix, il restera à la jeune femme de se défaire de l’éducation prodiguée par sa propre mère.

Être mère dans la salle d’attente du psychanalyste n’est pas facile. La salle d’attente est le lieu où se fomentent les effets de surmoi. Ah ! cher petit surmoi, tu m’interdis, tu me titilles, tu me fais peur, et même tu veux ma mort !… En grandissant, un enfant sait vite que la moindre de ses demandes peut faire surgir le surmoi maternel. Ce sera son tour de le déjouer.

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La Pietà de l’été 1971

par Jean-François Cottes

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Été 1971 – août, sans doute – mon premier voyage à Rome, j’ai 12 ans. En famille, nous les huguenots ariégeois modérément pratiquants, nous visitons le Vatican. Je suis un enfant pieux, je le serai jusqu’à ma première communion à 14 ans, caressant même le projet d’être un jour pasteur. Après quoi, pfuitt la foi.

Mais là, visitant Saint-Pierre, je suis saisi, submergé, pétrifié presque, par la vision de la Pietà de Michel-Ange. Elle est encore accessible, on est quasiment de plain-pied avec elle, pas de vitre blindée. Au cours de ce séjour, je reviendrai deux fois encore, seul, contempler le chef d’œuvre. J’avais pourtant été prévenu de longue date contre toute fascination de la relation fils-mère. Ne m’avait-on pas répété au catéchisme, jeudi après jeudi, que Jésus avait dit à Marie « Femme qu’y a-t-il entre toi et moi ? » (Jean 2 :4) ? Cela avait pourtant fait son effet sur le garçon que j’étais : quelques années plus tôt, j’avais 9 ans, je suis admis pour raison médicale dans un internat religieux catholique. C’est le premier jour. À six heures du soir tout le monde va à la chapelle entièrement lambrissée. Un autel. Une statue de la Vierge Marie. « Agenouillez-vous, nous dit la sœur de service. – Je ne m’agenouillerai jamais devant une idole » dis-je. Conduit devant la mère supérieure, j’obtiens de faire ma prière devant mon lit le soir avant de me coucher.

Retour à Saint-Pierre de Rome. Qu’est-ce qui me pétrifie ? À qui suis-je identifié dans cette scène ? Jésus mort dans les bras de sa mère ? Marie, jeune femme – semblant aussi jeune que le Christ – toute à sa douleur mais rayonnante ? Aux deux.

Il faudra quelques années de plus pour qu’en 1977 j’achète et lise le Séminaire Encore, le premier que je lirai intégralement, et que j’accepte mon goût pour la statuaire d’inspiration catholique, d’abord gothique et renaissance, baroque plus tard. Et quelques années encore, d’analyse, pour saisir le ressort de jouissance de cette première émotion esthétique.

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Corps tremblant

par Angelina Harari

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L’émotion de devenir grand-mère, je l’ai ressentie avec les mots prononcés, il y a quelque temps, par mon petit-fils : « Quand j’ai reçu en cadeau une grand-mère, je ne savais pas qu’elle serait une voyageuse ! » L’émotion d’être mère avait provoqué une réaction vive et incontrôlée, celle d’un corps tremblant, resté une image indélébile. Le couple mère-enfant, bien loin d’être éphémère, se renouvelle au quotidien, ce qui n’est pas évident pour quelqu’un qui vit sous ce paradoxe : « pour faire couple, ne pas faire de couple ».

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Quand la mère a-femme

par Georges Haberberg

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La mère, en présence de sa fille de 18 mois se plaint de son refus de nourriture au psychiatre. Elle ne sait interpréter ce fait réel autrement que comme trauma. À l’abri du regard, la fille curieuse trouve un gâteau dans son sac. Machinalement, la mère le lui ôte des mains, l’ouvre pour le lui tendre à manger. L’enfant alors se retire, perdue dans l’illisibilité de ce que lui veut l’Autre. Mère et fille sont éprouvées. La mère avoue ensuite qu’enfant elle aimait donner libre cours à sa gourmandise dans la boulangerie du père. Mais le léger surpoids de la puberté la laisse en délicatesse avec sa féminité. L’affaire alors s’élucide un peu. Loin de refuser le précieux objet, l’enfant obéit à la prescription inconsciente de sa mère qu’elle le lui refuse, pour préserver l’horizon d’une féminité rayonnante. La séquence filmée pour la télévision, illustre de façon éclatante qu’être mère d’une fille ne règle pas forcément en bien la question féminine d’un sujet quand elle est portée à se défausser de l’énigme de sa jouissance sur elle. Ce que la fille refuse à sa mère, c’est de répondre à sa place à sa question. Le symptôme vient là pour lui donner chance d’y mettre bon ordre.

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La mère enfumée 

par Hélène Bischoffe

Mères croquées_la mère enfumée


Ma mère pour moi savait, les nouveaux mots, les bonnes pratiques, elle avait, le pouvoir de décision, l’accord tacite du père, la main mise sur moi. Je la craignais autant que je désirais la ravir. Mon graal effrayant, insaisissable mère qui ne parlait jamais d’elle. Dure, implacable, férocement exigeante.

Ma mère fumait. Devant la porte épaisse et noire qui entourait son être de femme, je restais secrètement suspendue, sur le seuil de la cuisine, comme hors du temps. Je regardais les volutes de fumée, délicates et évanescentes, sortir de la bouche silencieuse et dire ma mère.

Les cigarettes fumées plus tard ne m’ont rien appris sur la femme, mais continuent de me faire rêver.

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