Entretien avec Rabeah Morkus

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Akko, le 1er août 2014

Rabeah Morkus, 42 ans, palestinienne, est chorégraphe, fondatrice du groupe de danse Rimaz1 et de la première école de danse reconnue par l’État dans le secteur arabe en Israël. Elle vit actuellement à Akko (St-Jean d’Acre) mais l’école qu’elle a fondée, où elle enseigne la danse classique, moderne et contemporaine, est située dans son village natal Kfar Yassif2. Rabeah est une danseuse permanente. Sa parole émerge d’un corps en mouvement.  

Comment en êtes-vous arrivée là ?

Mon père a été membre du parti communiste en Israël depuis 1953 et maire de notre village à partir de 1978. Il a beaucoup voyagé à Moscou pour s’instruire. C’est là qu’il a connu le ballet, et en a été pris de passion. J’ai trouvé dernièrement une lettre qu’il a écrite à ma mère, où il disait que le ballet et la danse sont une voie essentielle pour un nouvel épanouissement culturel du peuple palestinien. Il rêvait d’une génération palestinienne qui serait introduite à ce domaine artistique. Ma mère fut prise aussi par cette passion, et avec le parti ils ont organisé ici un spectacle du groupe de théâtre russe Bolchoï. Ainsi, je me suis glissée là-dedans tout naturellement. À six ans mes parents m’ont inscrite à un cours de ballet à Akko. J’y arrivais seule de mon village en taxi, habillée en noir, avec mes chaussures de danse. Au début je ne comprenais même pas les consignes qui étaient données en hébreu, mais petit à petit j’ai trouvé mes marques et réussi.

Qu’est-ce qu’être mère évoque chez vous ?

Je suis mère d’une petite fille de trois ans qui est magnifique. Le chemin que j’ai fait pour être mère a été fastidieux. Il me fallait trouver la façon de conjuguer la maternité avec mon art. Je suis très attentive à mon corps, et j’ai fait ce chemin dans un dialogue permanent avec celui-ci. J’ai toujours voulu avoir un enfant, mais dans un premier temps, j’ai été très prise par mes projets de danse et ma création.

En 2006, je me suis mariée afin de réaliser ce désir d’enfant. Chez nous, on ne fait pas d’enfants sans être mariés. J’ai diminué mon activité de danse, mais je n’arrivais pas pour autant à mener une grossesse jusqu’au bout. J’étais habitée par la volonté d’avoir un enfant, et en même temps, j’étais coupable de ne plus m’investir à cent pour cent dans la danse. Mon mari me disait : « Ne t’inquiète pas, ça va venir. » Mais cela ne faisait que m’énerver davantage. Parfois je ne voulais plus de lui à mes côtés. Je souhaitais entendre la voix et la respiration d’un bébé à sa place. C’était une hantise. On me disait sans cesse : « Lâche, libère… et ça va venir. » Je ne pouvais pas lâcher.

Je me suis dit que je devais recommencer à créer différemment. J’ai alors arrêté de danser et commencé à exercer comme chorégraphe et prof de danse. J’ai fondé la compagnie Rimaz et l’école. L’envie de faire des choses est revenue et j’étais de nouveau très active. C’est à ce moment-là que je suis tombée enceinte. Quand ma fille est née j’avais 39 ans et quatre mois.

La consigne « lâchez prise… » semble être contraire au désir. C’est justement quand vous arrivez à y faire avec la danse que le désir d’enfant se réalise également.  

Tout à fait. Mais il y avait encore un chemin à parcourir, qui n’était pas simple. Pour que ma fille puisse naître, j’ai été obligée de passer cinq mois à l’hôpital sans bouger afin d’éviter une fausse couche. Pour une personne comme moi, sans cesse poussée à bouger et à danser, c’était une prison, un enfer ! Je risquais de perdre le bébé, qui était très bas. Mais ce qui était un danger pour les médecins était pour moi la manifestation du désir de vie de ma fille. Elle voulait sortir, elle voulait venir, elle luttait avec un problème qu’elle avait à l’intérieur. Je me suis donc mise à parler avec elle, la toucher à travers mon ventre et la faire remonter pour la mettre en sécurité. Les médecins ne comprenaient pas comment cela était possible.

Pendant tout ce temps, immobilisée, j’observais les mouvements des autres. Les démarches des infirmières et des médecins sont devenues des pas de danse. Par ailleurs, j’ai vu autour de moi à l’hôpital beaucoup de femmes qui souhaitaient avoir un enfant et qui rencontraient des problèmes : maladie du nourrisson, fausses couches, grossesses extra-utérines, problèmes d’argent… Je me suis alors demandé : « Où est-elle cette maternité qu’on dit être la plus belle chose au monde ? » Je me suis rendu compte qu’on ne pouvait penser la maternité autrement qu’une par une. Pour chaque femme, c’est une expérience singulière.

Ma fille est finalement née après sept mois de grossesse et d’emblée elle a été forte. On n’a même pas eu besoin de la brancher sur la machine à respirer. Elle reste ainsi, une fille avec une forte volonté de vivre. J’ai appris à composer avec mon travail et ma maternité. Je ne suis plus coupable quand mon engagement dans la danse est entamé.

Vous parlez d’une culpabilité par rapport à la danse. Que pouvez-vous en dire ?

Je ne suis pas croyante, mais pour une danseuse, la danse est un dieu. C’est quelque chose qui pousse dans le corps, une obligation d’être en mouvement qu’il faut réaliser sans cesse. Et quand on ne le fait pas, on se sent coupable.

Donc, si au début de notre entretien, il nous semblait que la danse était liée à votre père, nous apprenons qu’il y a une autre dimension.

Oui. Et chez moi, cela se manifestait par une tendance à travailler sans limites. Je commençais très tôt le matin à l’école, ensuite la compagnie, puis de nouveau l’école, un spectacle… Je terminais souvent à une heure du matin. La présence de ma fille a introduit une limite. Là où auparavant l’impératif, venant de l’extérieur, qui disait « lâche » n’avait aucune incidence, il y a aujourd’hui un consentement de ma part. Si par exemple mon enfant est malade, cela fait partie de la vie. Je dois m’organiser autrement, entamer quelque chose dans le programme de ma création et faire place à l’imprévu. J’improvise. Je quitte mon travail pour la rejoindre, ou bien, je la prends avec moi à l’école ou au studio. Je l’installe dans un endroit confortable, et je fais des pauses pour la soigner de temps à autre. D’ailleurs, je suis toujours dans l’improvisation. Notamment dans la danse. Quand je donne cours, je ne viens pas avec un programme préconçu. C’est la même chose dans ma chorégraphie et le travail avec la compagnie. Je laisse toujours, dans une danse que je crée, une marge de manœuvre aux danseurs afin de leur permettre d’improviser. Pour cela il faut consentir à ce que tout ne se déroule pas selon un programme. Je n’ai pas non plus un projet programmé pour ma fille. Je ne lui impose pas la danse. Elle improvisera sa vie. Pour moi, être mère, c’est improviser.

1 https://m.youtube.com/watch?v=i3CAw7WDcwk

2 Village arabe au nord d’Israël.