Entretien avec Nathalie Bonnefous

Comment se présente « être mère » pour les femmes qui arrivent ici[i] ?

Ce n’est jamais pareil. Chaque fois c’est une surprise. Chaque femme arrive avec son histoire et fait un trajet dans son passage ici. Pour certaines, le fait d’être mère dans le sens d’avoir des enfants représente une entrave à leur vie de couple quand leur compagnon est violent avec elle, et elles feront en sorte que l’on place leurs enfants pour retourner vivre avec leur mari : « J’ai peur d’être seule. Même s’il est violent, il me protège. C’est le seul qui s’est occupé de moi. »

Nous nous sommes aperçus en proposant des moments pour qu’elles prennent du temps avec leurs enfants, par exemple lorsqu’on raconte une histoire, qu’elles écoutent l’histoire pour elles-mêmes. En fait, certaines demandent d’abord qu’on prenne soin d’elles. « Avant d’arriver ici, j’étais complètement perdue, j’avais plus envie de rien ».

Pour certaines, être mère c’est se détacher d’être la fille de ses parents, parfois elles réalisent que ce « je suis une mère » était adressé à leur propre mère.

Je me souviens aussi de femmes qui se disent enceintes, qui le croient vraiment : elles en adoptent la posture, elles se remplissent et leur ventre grossit, elles s’occupent des enfants des autres femmes pour apprendre et se racontent toute une histoire.

Pour un certain nombre de femmes, « être mère » se présente comme un embarras. Elles aiment leur enfant mais ne peuvent s’en occuper.

Je me rappelle aussi d’une autre femme qui était au même niveau que son enfant, comme si elle grandissait avec lui, suivait dans son propre corps l’évolution de son fils : elle se couchait par terre lorsqu’il était bébé, puis elle s’est mise debout quand il a commencé à marcher. Elle s’adressait aux autres enfants comme si elle-même était une enfant.

Chacune a sa façon de s’adresser à son enfant, ses mots, sa manière de faire, parfois cela nous apparaît très cru, brutal. Nous ne nous arrêtons pas à ça en tant que tel.

Alors comment vous y prenez-vous ?

Nous essayons de ne pas nous situer du côté de la norme : « il faut faire comme ci ou comme ça », mais de faire à partir de notre implication avec elles et leurs enfants, là, dans ces moments de vie de tous les jours.

Cela me fait penser à deux situations. Une femme qui arrivait d’un pays en guerre a accouché le lendemain de son arrivée. Elle avait été victime de viol. Le bébé ne grandissait pas, se laissait mourir. Nous avions remarqué qu’elle s’en occupait mais ne le regardait pas. Par contre, elle nous le donnait à voir. Alors nous l’avons regardé, parlé de lui. Et peu à peu ça a changé, comme si elle était passée par notre regard, nos mots pour pouvoir le regarder, lui parler.

Une autre femme nous a demandé de l’aider à dire à sa fille de 6 ans, qui parlait de mourir, un secret sur son origine : elle n’était pas sa mère biologique. Nous avons parlé pour elle, avec elle et sa fille. À la fin de ce moment, la petite fille est allée sur les genoux de sa maman et lui a dit : « Tu es ma maman. » Ça a été un moment de passage pour cette femme.

Je n’ai pas la baguette magique. Je ne sais pas. À chaque fois nous cherchons ensemble.

Propos recueillis par Pascale Rivals

[i] Nathalie Bonnefous est intervenante à la « Maison des femmes », lieu d’hébergement réservé aux femmes seules ou avec leurs enfants. Elles sont en difficulté psychique et sociale et viennent chercher protection, souvent par rapport à leur mari. Cette structure, créée par des féministes, au départ pour des femmes victimes de violences, se situe dans le sud de la France, à Albi.