La maternité à l'épreuve du genre

Devenir mère implique l’organisation de la parenté d’une société, c’est-à-dire les règles qui régissent l’alliance et la filiation. Deux textes i issus de l’ouvrage La maternité à l’épreuve du genre vont vous donner l’idée de ce qu’il peut en être pour une femme de donner naissance à un enfant en dehors d’un mariage, dans certaines sociétés qui nous sont proches de par l’histoire commune que nous avons avec elles.

En Algérie et au Maroc ii, les sociétés sont organisées par le principe de filiation patrilinéaire. Le nom et l’héritage sont transmis par la lignée paternelle, et la naissance d’un enfant n’est légitime que dans le cadre du mariage. Sinon, il est un enfant « du péché », un « bâtard ». Selon les principes traditionnels de l’islam nous dit Émilie Barraud, la maternité hors mariage est un « hors-sens, une aberration ». Faute, honte et déshonneur s’abattent donc sur la mère célibataire et sur sa famille. « Auparavant, tout était mis en œuvre pour rendre impossible l’existence des mères célibataires. La société mariait les filles à un âge précoce, hâtait les divorces, et tolérait les mariages polygames ». Mais depuis aujourd’hui le Maghreb est la région d’Afrique ou le mariage est le plus tardif, aux alentours de 30 ans. Les femmes sont plus instruites, travaillent plus, et aspirent à un mariage choisi tandis que des lieux nouveaux de mixité existent, essentiellement dans les villes.

Le destin des enfants « illégitimes » était et reste souvent l’abandon. Car l’abandon de son enfant était le seul moyen pour une femme (en dehors de l’avortement clandestin, le suicide ou l’infanticide) de trouver une solution à l’exclusion sociale dont elle était l’objet. En 2012, on évaluait le nombre de naissance illégitime à 5000 par an, avec 3500 enfants abandonnés ; au Maroc, près de 6500 enfants ont été abandonnés en 2008 ce qui représente 2 % des naissances. L’adoption étant interdite, les enfants abandonnés étaient jusque dans les années 90 recueillis dans des institutions – dont ceux qui sortaient en vie étaient porteurs de séquelles psychologiques ou psychomotrices lourdes.

Une évolution importante a lieu avec la création de la kafâla. En Algérie (1984) et au Maroc (1994), la loi a institué la kafâla, le recueil légal, qui va offrir une famille aux enfants abandonnés. Selon le Code de la Famille algérien, « le recueil légal est l’engagement de prendre bénévolement en charge, l’entretien, l’éducation et la protection d’un enfant mineur, au même titre que le ferait un père pour son fils. Il est établi par acte légal. » La kafâla réintègre donc l’enfant dans le système symbolique de la filiation patrilinéaire. Une réintégration progressive, car il a fallu attendre 1992 en Algérie pour le parent soit autorisé à donner son nom à l’enfant recueilli. En revanche, cette réintégration reste partielle, car la kafâla ne place pas l’enfant au rang de fils et n’autorise pas l’enfant à hériter de son père. La kafâla a permis une alternative à l’abandon. L’enfant est recueilli par une autre famille, ou par une autre mère célibataire (divorcée, veuve ou stérile) ou bien par la mère de l’enfant elle-même mais sous certaines conditions. Ainsi au Maroc, la mère et l’enfant peuvent être accueillis par une association pendant 3 ans, durée au terme de laquelle « les jeunes femmes ressortent avec une attestation : une caution professionnelle et morale qui signifie qu’elles sont de nouveau propres et honorables ». En Algérie, la loi permet à une mère de confier son enfant à la Direction de l’action sociale (abandon légal) puis de le recueillir par la voie de la kafâla. Si la kafâla assure un avenir à l’enfant abandonné, il n’est demeure pas moins que la majorité des enfants illégitimes est encore voué à l’abandon.

Que peut subjectivement rencontrer une femme qui devient mère dans ce contexte ? Malgré la kafâla, É. Barraud souligne que les femmes qui donnent naissance à un enfant hors mariage sont condamnées par l’opinion publique, jugées coupable d’un abandon qui contrevient à l’idée de la bonne mère, que la société définit par son instinct. « Un consensus général veut que ces femmes ne soit ni prises en pitié, ni pardonnées pour des erreurs reléguées à leur seules responsabilité. À ce titre, on leur réserve, y compris parfois en milieu hospitalier, des marques d’hostilité, d’agressivité et de mépris. »

Ce détour par l’Algérie et le Maroc permet de saisir combien être mère dépend de l’organisation sociale et le poids que peut représenter le nom du père quand il détermine de manière absolue la filiation et la reconnaissance sociale de la mère et de l’enfant.

i Barraud E., « Maternités célibataires au Maghreb : la kafâla et Badra Mouttasem-Mimouni », « Les célibataires mères au secours des mères célibataires », in La maternité à l’épreuve du genre, Rennes, Presses de l’EHESP, 2012.

ii La Tunisie connaît une situation différente. « Une femme tunisienne qui accouche à l’hôpital d’un enfant illégitime doit révéler l’identité du géniteur. Sur ordre du procureur, le père présumé est recherché et soumis à un test ADN qui, s’il s’avère positif, permet à l’enfant de bénéficier de la filiation de son géniteur. » Un des principaux effets de cette loi et le diminution des abandons à la naissance, d’autant plus que la loi donne le droit à la mère célibataire à une pension versée par le géniteur.