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Qui était Vitalie Rimbaud, mère du poète, la Mother, la Daromphe, la mère Rimb, la bouche d’ombre qu’il fallait apaiser ? Taciturne, tyrannique, d’un rigorisme farouche, elle faisait régner dans la famille un véritable « système de terrorisme » selon Ernest Delahaye, ami de Rimbaud.

Le capitaine Rimbaud était parti définitivement, abandonnant sa femme avec pour seul appui des règles de vie et d’éducation très strictes. « J’ai fini par provoquer d’atroces résolutions d’une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb » écrivait Rimbaud qui évoque la menace d’une maison de correction. « Voilà le mouchoir de dégoût qu’on m’a enfoncé dans la bouche ». Ces règles de vie qui faisaient exister pour elle le signifiant « mère » l’avaient toujours soutenue. Pas de manque de savoir chez elle.

Elle était d’un catholicisme fervent et scrupuleux. « Stat mater dolorosa dum pendet filium » dit Rimbaud, racontant dans sa « Lettre du voyant » comment il s’« encrapule le plus possible » dans son travail de dérèglement des sens au service de la poésie. Dans « Une saison en enfer » Rimbaud résume « Je reconnais là ma sale éducation d’enfance ».

Une mère toute ? Nous avons la surprise de trouver ce mot à la rime dans le poème « Mémoire », qu’elle a peut-être inspiré, où Rimbaud, par un enjambement en fin de vers, détache l’absolutisme d’une mère :

« […] Elle, toute

froide et noire, court ! Après le départ de l’homme ! »

La mère de Rimbaud est pour lui étroitement associée à la région des Ardennes, où il a passé son enfance – froid, ennui, rudesse. Charleville est « cet atroce Charlestown ». De Roche, la ferme de sa mère, que par dérision il appelle Laïtou, il dit « la mother m’a mis là dans un triste trou ». « Merde aux saisons » ! conclut Rimbaud. Plus tard c’est « cet affreux trou d’Aden » qui est « le lieu le plus ennuyeux du monde, après toutefois celui que vous habitez ». Dans le froid des Ardennes comme dans la fournaise de la Corne d’Afrique, c’est pour lui le trou, la solitude et l’ennui, le poids de l’ennui, le pousse à l’ennui.

Huit années après la mort de Rimbaud, elle fit part à sa fille d’une vision : dans une église son fils lui était apparu, avec sa jambe amputée, sa béquille, et il la regardait « avec une sympathie extraordinaire […] est-ce mon pauvre Arthur qui vient me chercher ? » La dimension vocale était présente, elle entendit une femme appeler son fils.

Elle ne cessa de déménager sa vie durant. Les biographes ont parlé de passion, de démon du déménagement. Cette errance s’arrête toutefois avec le nouveau caveau familial qu’elle vient d’acheter, son « dernier local » dans lequel elle se fait descendre pour vérifier que tout est bien en ordre et le décorer d’objets religieux. Dans le récit qu’elle en fait à sa fille, elle rapporte aussi, de façon précise, matérialiste, l’exhumation des siens, à laquelle elle a participé elle-même : « Il y avait encore des côtes qui tenaient ensemble par deux ou trois. Le crâne était encore couvert de petits cheveux… ». Dans les derniers courriers qu’elle envoie à son fils, l’année où il va mourir, elle signe « Vve Rimbaud », se désignant comme une figure habitée par la mort.

Paradoxalement, elle eut une attitude compatissante envers Verlaine qui lui parlait de suicide, et après que Verlaine eut tiré sur lui, c’est chez elle que Rimbaud se réfugia et écrivit « Une saison en enfer ». Si Vitalie Rimbaud n’a « pas lâché » son fils, au sens d’une surveillance incessante et oppressante, elle ne l’a pas non plus « lâché », au sens de l’abandon, quand il a fait appel à elle. C’est auprès d’elle qu’il revenait régulièrement. C’est elle qui lui envoyait inlassablement de multiples manuels lui permettant d’apprendre pour sa nouvelle vie toutes sortes de techniques hétéroclites – verrier, carrossier, briquetier, poseur de chemin de fer… Il lui exposait ses affaires, ses déplacements, ses décisions importantes, ses projets. C’est elle qu’il appelait à son secours de Londres, ou de Marseille. Mais elle ne vint pas l’assister dans les derniers moments : son matérialisme l’emportant, elle s’occupait de la ferme.

Dans le premier poème que Rimbaud a publié, intitulé « Les Étrennes des orphelins », de jeunes enfants jouent en rêve avec la couronne mortuaire de leur mère :

« Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,


Ayant trois mots gravés en or : “À NOTRE MÈRE !” »