Entretien avec Daniel Roy

 Quoi de neuf chez les mamans que vous rencontrez au CPCT petite enfance[i]?

Ce qui me frappe tout particulièrement aujourd’hui, ce sont certaines demandes de mamans d’enfants de 3 ans, au moment où ils vont passer de la crèche à l’école maternelle, angoissées devant leur enfant qui mord, qui pousse et tape ses pairs, qui fait des colères. Et nous découvrons, au fil des entretiens, que leur difficulté avec la présence d’autres corps témoignent qu’ils sont eux-mêmes des corps en manque « d’altérité » pour leur mère. Il est remarquable que, dans les situations rencontrées, pour les pères, tout au contraire, leur enfant apparaît comme porteur d’un trop d’altérité, petit animal qu’il faut dresser ou apprivoiser.

Qu’est-ce qui vous permet de dire cela?

Eh bien, comme pour tout dispositif qui s’inspire de la psychanalyse, c’est l’épreuve du transfert qui permet de saisir ces nouvelles configurations. Dans notre accueil « à plusieurs », nous veillons à faire sonner et résonner les signifiants qui épinglent l’enfant et ceux de l’enfant lui-même, nous constituant comme un chœur antique qui opère le transfert de ces signifiants. Nous les prenons en charge, un temps, et les mettons en circulation. À fonctionner ainsi, il nous semble que nous parvenons à apprivoiser ces signifiants qui visent à « maîtriser » l’enfant. L’enfant auquel nous nous adressons apparaît alors comme un interlocuteur possible pour ses parents, qui peuvent s’appuyer sur ces moments de conversation pour effectuer une séparation vraie.

Qu’est-ce que cela nous apprend sur « être mère aujourd’hui »?

Dans ce cadre-là, vidé des idéaux, « être mère » apparaît comme une signification sans aucune garantie, directement ouverte sur une absence de réponse, laissant chacune des femmes sollicitées par cette signification sans repères établis : leurs mères sont trop proches ou trop lointaines, leurs amies sont identiques à l’extrême, leurs pères sont fantasmés – tout amour ou toute méchanceté. « Être mère » peut donc fonctionner comme un impératif hors-sens – une « obligation » –, ou comme un désir sans légitimité, ou comme une satisfaction paradoxalement source d’angoisse. C’est ainsi que l’enfant peut alors devenir l’objet « à sa main » pour supporter les impératifs, devenus « éducatifs », pour légitimer le désir, pour satisfaire et angoisser. D’où la double nécessité pour une femme qui se fait support de cette signification singulière 1) d’une conversation continue là où elle est possible, 2) d’un pas à faire, dans la solitude.

Cette femme-là, confrontée à cette double nécessité, peut en apprendre un bout aux psychanalystes, eux-mêmes « détenteurs d’un savoir dont ils ne peuvent s’entretenir », tout en essayant de faire néanmoins communauté.

Propos recueillis par Fouzia Taouzari-Liget

[i] Daniel Roy, psychiatre et psychanalyste, est directeur du CPCT-Petite Enfance de Bordeaux.