Entretien avec Sylvie Godès

Parlez-nous de votre rencontre avec les mères[1]

Quand des mères s’adressent à nous, elles sont bien souvent culpabilisées par le discours ambiant à tendance normative. Ce que nous rencontrons et qui ne cesse de se confirmer, c’est que ça ne va pas de soi d’être mère. Comme beaucoup en témoignent, accoucher d’un enfant ne fait pas d’une femme une mère. Parfois il faut le temps, et parfois ça n’a pas lieu. Nous pouvons témoigner qu’on n’est pas mère de « nature », qu’une mère peut porter un enfant dans son ventre sans qu’elle le sache, que son enfant ne le devient pas forcement tout de suite. Par exemple cette mère nous transmet qu’il a fallu qu’elle voie son enfant pour qu’il commence un peu à exister. Pendant la grossesse, qui n’a pas eu lieu pour elle, son ventre était vide.

Qu’est-ce qui pousse certaines mères à rencontrer un psychanalyste ?

Les plaintes avec lesquelles les mères arrivent ne surgissent pas toujours au premier accueil, là aussi il faut le temps – ou alors au contraire, il y a urgence. Les questions du sevrage, du sommeil, de l’entrée à l’école, de la propreté, de la séparation sont des inquiétudes courantes. Mais il y a aussi l’angoisse devant l’absence de langage de son enfant, les colères inexpliquées, les mises en danger constantes, les autopunitions, etc. Il y a aussi celles qui se plaignent de combien leur enfant est insupportable pour elles. En tout cas certaines viennent se réfugier ici tous les jours. Toutes ces plaintes et d’autres poussent des parents à Case Marmaillon. Il arrive aussi qu’ils ne prononcent aucune plainte ni demande, l’entrée dans le lieu se faisant autrement. Ce lieu n’est pas sans effet. Petit à petit la problématique énoncée au départ se décale. Pour une mère, l’usage qu’un enfant peut avoir des accueillants permet qu’au fil du temps, son enfant, mauvais objet, se trouve teinté d’un autre abord. Le poids des signifiants de départ peut alors s’alléger. Mais pour d’autres mères, de commencer à le voir dans un lien différent peut rendre leur enfant trop réel. Il est alors nécessaire de soutenir une tentative de voiler ce trop de réel. L’effet, pour certaines mères en errance, vient déjà d’être accueillies en tant que « parents de Case Marmaillon ». Celafait accroche : elles sont mères ici, le reste viendra ou pas.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans ces rencontres ?

Je pense à cette mère avec son enfant de deux ans et demi, affolée, qui ne lui parlait jamais. Lui n’avait que des sons. Elle m’explique qu’elle ne lui parlait pas parce qu’il ne parlait pas, et que c’était la preuve qu’il ne comprenait pas. Un père de Case Marmaillon propose : « on peut leur parler, ils comprennent ». Elle vient le vérifier auprès de moi et à partir de là, se met à lui traduire tous les gestes qu’elle fait pour lui. L’enfant consent. Il est nécessaire d’accueillir cela comme ça vient.

Propos recueillis par Fouzia Taouzari-Liget

[1] Sylvie Godès est directrice de l’association Case Marmaillon à La Réunion.