Au XVIIe siècle en Chine, le poète Li Yu écrivit un conte étonnant intitulé Bel ami, tendre épouse[1]. Ce conte, qui s’inscrit dans la tradition des huaben, ces contes accessibles au vulgaire, est le sixième du Théâtre du silencede Li Yu, et avait pour titre original « Une mâle mère de Mencius veille avec prévenance à l’éducation et, par trois fois, déménage ».

Étrange histoire qui tordl’idéal du « couple propre », pourtant revendiqué par l’auteur, l’idéal d’un homme et d’une femme destinés à s’entendre comme yin et yang et à procréer. Li Yu condamne en effet l’homosexualité en des termes virulents, qui accusent la crudité des relations en jeu chez ces amants. Celle-ci fait « injure à l’ordre moral ». Mais paradoxe et ironie vont subvertir ce discours véhément ; car l’amour pédérastique ici décrit entre un lettré et son compagnon, garçon pré-pubère de quelque dix ans son cadet et convoité de tous les jeunes hommes à cause de sa très grande beauté, fait exception à la règle de l’amour profane qui caractérisait ce type de liens dans la Chine des Ming. Il n’a rien à envier aux coutumes en usage dans l’hétérosexualité (cour, dot, fiançailles, mariage dans les règles, fidélité…).

Jifang, fou d’amour, veut faire de Ruilang son épouse. Il est « prêt à mourir de faim pour connaître avec lui quelques années de bonheur ». Entre Jifang et Ruilang, règne alors un amour invincible qui s’accompagne de désir chez l’un et de consentement tendre chez l’autre. Ne manque que la descendance, ce qui n’est pas rien à cette époque. Le lettré Jifang l’a, pour sa part, préalablement assurée dans un mariage de convention.

Cependant, l’adolescent grandit et son amant se désole : l’aimé sera sans doute bientôt moins beau et peut-être voudra-t-il s’intéresser aux femmes et s’assurer une descendance à son tour. Pour prouver à son amant l’authenticité de ses sentiments et sa reconnaissance, le jeune Ruilang invente alors une solution : se castrer et ainsi rester éternellement jeune. Fidèle aussi à ce bienfaiteur qu’il aime, et définitivement éloigné de tout désir erratique. Il s’habille en femme pour parfaire sa transformation, se comporte en tout comme une digne épouse et féminise son nom : il s’appellera désormais Ruiniang (lang : garçon, niang : fille). Tout est prêt pour que l’enfant issu des premières noces de Jifang soit retiré de la demeure de la nourrice à laquelle il avait été confié après la mort de sa mère et qu’il soit accueilli à leur domicile. Le bonheur en famille est parfait. Un papa, une maman, rien de mieux pour un enfant, semble dire l’ironique Li Yu.

Mais la jalousie des anciens prétendants de Ruilang rôde, car d’une part personne n’a pu oublier la beauté de ce dernier, et d’autre part ce « bonheur peu commun » dérange. Accusé de posséder un eunuque, ce qui n’était autorisé qu’à l’empereur dans la Cité impériale, Jifang est condamné, et meurt bastonné. Sur son lit de mort, Ruiniang lui promet de l’aimer toujours comme une fidèle épouse et de respecter son vœu de faire de son fils « un homme ». Celle-ci va désormais se consacrer à l’éducation de l’enfant et, accompagné d’un oncle, déménager par trois fois (comme le fit la mère de Mencius) pour lui éviter la poursuite séductrice des hommes, puis l’enrôlement au service des puissants. Son vœu est d’en faire un lettré comme l’était son père. À cet égard, elle sait manier l’autorité et la punition en cas d’indolence, mais aussi montrer sa tendresse « comme s’il était sorti de son propre ventre ».

L’enfant nommé par elle Chengxian (l’Héritier du père) la considère comme sa mère adoptive. La promesse faite au père est tenue. Jusqu’au jour où, à l’occasion d’un examen passé dans son ancienne ville, Chengxian, le bien nommé, apprend d’un condisciple l’histoire de sa « famille ». De retour au foyer, il cèlera à sa mère adoptive ce qui lui a été révélé et jamais n’osera en parler. Il maintiendra la fiction et, sur la tombe où celle-ci reposera à côté de son époux, il fera graver : « Tombeau de Dame You ».

Ainsi finit l’histoire de « Ruilang, la première femme vertueuse de toute l’histoire des favoris », conclut Li Yu qui décrit ce conte comme « une boisson fraîche dans une maison en flammes ».

Assurément, cet « eunuque par amour » ne correspond pas aux chastes désignés par le Christ, et l’auto-castration sera violemment condamnée par Saint Jean Chrysostome – notamment comme crime d’homicide. Tout aussi loin de la décence confucéenne, Li Yu entend, entre contradictions et paradoxes, valoriser le vrai amour et manifester son anticonformisme face au conservatisme de la société. Ce conte reste pour nous, à travers ses invraisemblances et son ironie, un exemple de liberté de pensée. Homme des Lumières, Li Yu se nommait lui-même avec humour « Fonctionnaire des Infimités de l’Éveil du monde ». Et il est vrai que l’infime peut parfois participer à l’éveil du monde. Ce conte bref, écrit dans la Chine du XVIIe siècle, ouvre en tout cas une perspective sur les chemins insolites que peut emprunter la maternité.

 

[1] Il fait partie du recueil Le poisson de jade et l’épingle au phénix. Douze contes libertins du XVIIe siècle, traduction, commentaires et notes par Rainier Lanselle, Paris, Gallimard, 1987, p. 307-350.