Léonore toujours, roman de Christine Angot, traite d’une femme écrivain qui vient de donner la vie. Depuis, elle n’écrit plus, elle marque. Le roman s’ouvre sur le moment subjectif qu’elle traverse et qui tient dans ces quelques mots : « j’ai donné la vie ça m’a tuée »i – il se clôt sur la mort de l’enfant ; entre les deux se déploie une variété de moments oscillant entre banalité et insupportable : moments d’échanges avec le bébé, des rêves qui insistent, et les images brutes d’une sexualité aride qui assaillent la mère, mettant parfois en jeu le corps de l’enfant.


Les pleurs, les allers-retours entre sa fille et sa machine à écrire, la désertification du monde, sont le décors des premières scènes. « J’assiste à Léonore » écrit C. Angot, « s’ils savaient l’être que j’ai fait » écrit-elle à propos des passants qui ignorent l’événement grandiose qu’elle vit. Léonore la regarde, l’écoute, ce regard de l’enfant vide le monde, qui pâlit à côté d’elle. L’enfant ici, véritable aimant de la vie psychique de sa mère, envahit toutes ses pensées. En contrepoint, le monde devient ce désert tantôt hostile, tantôt vain : « Une balance. Sur un plateau : Léonore, des tonnes. Sur l’autre, le monde, tout sauf elle, tout le reste : un petit pois. »ii Cet amour pour Léonore rapte la mère, lui ravit le monde.


Il arrive que la naissance d’un enfant provoque un tel vacarme intérieur qu’il faudrait que le monde entier puisse en accueillir l’onde de choc. L’invisibilité de l’événement aux yeux du monde fait surgir une béance. Marquer ce gouffre sera, pour la mère, un premier pas vers la coupure.

Si le récit nous installe d’abord dans le huis-clos de la maison, avec l’enfant, le père, la machine à écrire ; à mesure qu’elle marque, la mère s’adresse de nouveau à son public, à l’Autre. Dans ce mouvement où une adresse commence à exister, le livre semble restituer à la narratrice son être d’écrivain, condition nécessaire à la constitution de son être mère : « je m’adresse à vous parce que je reste écrivain à vie »iii. Le lecteur, contenu dans l’acte d’écrire fait coupure avec l’enfant, l’enfant avec le lecteur. Un circulation s’établit.

Léonore toujours peut se lire comme une allégorie de la coupure – une coupure qu’il aura fallu ici tailler de toute pièce – qui permet le désir et le lien et se supporte dans ce cas du nœud de l’écrit. Pour être mère en effet, il faut un peu plus que trouver le père, comme le disait C. Angot lors des 43e Journées de l’ECF, il aura fallu ici marquer les rêves, les images, les pensées, marquer le quotidien, noter les tenues de la petite fille, il aura fallu ce livre qui débouche sur la perte réelle de l’enfant, dans la fiction.

La fiction de la perte nouée au geste de l’écrivain aura frayé un chemin à l’enfant, c’est ici d’un faire – « faire voir » – que se supporte l’être mère, un faire noué à un nom d’écrivain.


i Angot C., Léonore toujours, Paris, Seuil, 1993, p. 11.


iiIbid., p. 13.


iiiIbid.