Il y a 15 ans, ma sœur aînée, férue d’art, me faisait découvrir l’œuvre de Frida Kahlo et de Diego Rivera, lors de l’exposition Regards croisés au Musée Maillol. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le musée de l’Orangerie renouvelait cette expérience, trop rare, sous le titre L’art en fusion (du 9 octobre 2013 au 13 janvier 2014). Pourquoi tant d’enthousiasme à voir ce plaisir renouvelé ? Eh bien parce qu’au-delà de me donner l’occasion de répéter ce moment privilégié, tel un pèlerinage, en allant, une seconde fois, à la rencontre d’œuvres si singulières, il m’a semblé tout à fait opportun de souligner la manière unique qu’eut Frida Kahlo de traiter le traumatisme – troumatisme – par la peinture.

Frida le dit aussi naïvement que l’exprime sa peinture : « Je n’avais jamais pensé à la peinture avant 1926, quand j’ai dû rester alitée suite à un accident de la route. Je m’ennuyais beaucoup dans mon lit, j’étais plâtrée (je m’étais fracturé la colonne vertébrale et d’autres os), alors j’ai décidé de faire quelque chose. J’ai chipé de la peinture à l’huile à mon père et ma mère m’a fait fabriquer un chevalet spécial, parce que je ne pouvais pas m’asseoir. Voilà comment j’ai commencé à peindre. » (Lettre à Julien Lévy, Mexico, 1938).

La colonne brisée (1944), autoportrait figurant le trou béant laissé dans le corps, est la plus vive représentation de ce qui fait trauma pour Frida. L’accident d’une rare violence avait transpercé et brisé son corps lui laissant peu d’espoir d’en survivre, pourtant elle trouve la force et la détermination de se relever. Cet accident ne fut pas le seul traumatisme que la jeune femme eut à surmonter, il y en eu d’autres, et il y en avait eu avant. Le premier est celui d’être née après la mort de son unique frère et d’avoir été confiée très tôt à une nourrice, tant sa mère anéantie par cette perte ne pouvait s’occuper d’elle (Ma nourrice et moi, 1937). Un second avait porté atteinte à son corps, les suites d’une poliomyélite à l’âge de 6 ans, laissèrent une déformation au pied et à la jambe droite, lui valant ce blessant sobriquet de boiteuse. Dans les prémisses de sa vie il était, ainsi, déjà question de la mort engageant le réel du corps, l’accident de bus et les séquelles physiques dramatiques qui en découlent viendront alors sceller cette marque qui désormais orientera sa vie.

Rescapée, elle en paye le prix fort notamment par d’insupportables douleurs sur lesquelles elle fait silence en dehors de les peindre. Les conséquences des lésions du corps, dues à l’accident, mènent à une autre souffrance celle de ne pouvoir enfanter. Là encore les fausses-couches redoublent le traumatisme (Henry Ford Hospital, 1932). A chaque évènement dans lequel le corps se dérobe, révèle le traumatisme, Frida répond par un tableau. Elle peint là où le corps défaille, fait trou. Ses œuvres la soutiennent et parlent pour elle du drame de sa vie. De même, face au ravage amoureux qui voit son apogée dans l’infidélité de Diego avec sa sœur Cristina, Frida – anéantie par la souffrance et l’humiliation – répond à sa manière par Quelques petits coups de piques (1935), inspiré d’un fait divers mexicain – le massacre d’une femme par son mari.

Bien d’autres œuvres livrent tout au long de cette exposition combien Frida avait trouvé, par la peinture, une manière de faire avec le traumatisme.