Durant les neuf mois de grossesse, comment est-il possible que des femmes ne s’aperçoivent pas qu’elles sont enceintes[i] ? Leur ventre ne s’arrondit pas, il n’y a aucune prise de poids. Qu’est-ce que ce corps qui déraille, qui enfreint les lois de la nature, qui résiste, s’oppose, transgresse ? La psychanalyse connaît ce corps et elle ne le confond pas avec l’organisme. La médecine n’arrivera pas à résoudre le mystère du déni de grossesse si elle ne se limite qu’à en chercher les causes dans les plis du ventre, dans les variations hormonales, dans la morphologie de ces femmes. Le déni de grossesse montre de façon saisissante toute la force de l’inconscient, le pouvoir du mental sur le physique et convoque la psychanalyse à s’intéresser au phénomène.

Il est frappant de noter que, lorsqu’un professionnel de la santé communique son état de grossesse à une femme « ignare », son ventre commence à s’arrondir et à prendre de l’ampleur. La chose est dite et commence à exister, quelqu’un supposé avoir un savoir sur le corps fait passer dans la parole cette réalité cachée, traduit dans des signifiants le « non-su » du sujet et le corps commence à se modifier selon la forme attendue.

Il ne suffit pas qu’un enfant soit porté par une femme dans son ventre, il faut aussi qu’il soit pensé par elle, parlé, imaginé, pour exister comme fils ou fille pour une mère. Un enfant « est parlé » avant sa naissance, parfois avant sa conception. Le discours qui le précède et le désir avec lequel il est attendu participent de la possibilité, pour cet enfant, de devenir un sujet et donc d’exister[ii]. À partir du moment où l’enfant-fœtus se manifeste, où il est visible par la rondeur du ventre maternel, il n’appartient plus seulement à la mère, il est déjà destiné, d’un moment à l’autre, à être détaché de son corps.

Le déni vise avant tout la nomination : l’accueil, l’inscription de l’enfant dans le langage. Aucune nomination ne vient symboliser ce qui de réel advient dans le corps de la femme.

Dans certains cas, le déni de grossesse se configure comme une « défense » face à une souffrance insupportable qui a à faire avec un ravage maternel dévastant et jamais surmonté. Une réactualisation du moment où la petite fille règle son rapport et son identification à la mère se produit. Si ce temps constitutif de la vie d’une femme ne s’est pas bien passé, le risque de résoudre l’inacceptable avec un déni est une éventualité possible.

Posons l’hypothèse que le déni de grossesse se configure, dans le meilleur des cas, comme un acting-out et dans le pire comme un passage à l’acte : dans la première occurrence, il pourra être repris dans une verbalisation qui remet du sens dans ce qui demeure incompréhensible, dans la deuxième, soit que l’enfant meure soit qu’il survive la femme-mère restera souvent suspendue dans une perplexité inquiétante. Loin du partage entre le vrai et le faux, ainsi que le recherche la Justice, il s’agit ici d’un partage structural qui situe l’acting-out du côté de la névrose et le passage à l’acte, hors sens et hors parole, du côté de la psychose. Dans les deux cas et de manière différente, l’enfant n’est pas symbolisé.

Il ne suffit pas d’accoucher d’un enfant pour qu’il puisse naître, et non pas être pour une femme un Unheimlich dont l’extimité lui reste insupportable.

[i] Psychanalyste, membre de l’ECF.

[ii]« l’homme qui naît à l’existence a d’abord affaire au langage ; c’est une donnée. Il y est même pris dès avant sa naissance, n’a-t-il pas un état civil ? Oui, l’enfant à naître est déjà, de bout en bout, cerné dans un hamac de langage qui le reçoit… » (Lacan J., Interview à L’Express, 31 mai 1975).