Entretien avec Sylviane Robert

Qu’est-ce qui vous frappe dans la maternité d’aujourd’hui[i] ?

Depuis quelques années, nous sommes bien repérés en tant qu’établissement accueillant des grossesses précoces. Ce qui est inquiétant c’est que le profil du public est devenu plus complexe. Tandis qu’avant, il s’agissait de traiter un ou deux problèmes autour de la maternité, aujourd’hui, derrière la façade officielle de la grossesse, on trouve des violences intrafamiliales, des parents alcooliques, des incestes… Les adolescentes ont besoin d’une prise en charge psychologique, voire psychiatrique, plus régulière. Elles arrivent de plus en plus déstructurées, sans repères, mais avec cette volonté d’être mère, de garder l’enfant. Elles peuvent dire : « Je l’ai frappé, je l’ai insulté mais laissez-moi essayer. » Mais, confrontées à l’enfant, ces jeunes mères n’ont pas les moyens personnels d’inscrire leurs actes dans la durée. Elles se montrent très vite dépassées, envahies, et c’est là qu’il ne faut pas les lâcher.

Quelles relations établissent-elles avec le père de l’enfant attendu ?

Il y a une augmentation de la violence : souvent les pères sont en prison pour les avoir violentées ou après avoir commis des délits. Comment répondre à leurs demandes de visiter le père avec l’enfant ? Ces mères manifestent toujours le besoin de créer une famille, et qu’importe ce qu’elles ont vécu. Ce n’est pas une histoire d’amour, mais plutôt la certitude qu’il doit voir son enfant, qu’il doit le reconnaître. Pour elles, ce n’est pas possible qu’ils soient violents avec leur enfant. Face à des situations d’incarcération sur plusieurs années, nous leur proposons un accompagnement pour les préparer à être seules, sans père présent pour s’occuper de leur enfant.

Dans les années 90, les mineures ont amené l’institution à prendre en compte les futurs pères et de ce fait, elles ne fuguaient plus. Nous avons informé ceux-ci sur leurs droits, les possibilités d’insertion, etc. Mais aujourd’hui, devant l’obligation qui leur est faite par les mères de reconnaître leur enfant, la question se pose autrement. Quelle place de père peuvent-ils prendre ? Cela implique la prise en compte singulière de chaque situation.

Quelle est la position des parents vis-à-vis de leur fille enceinte et du futur bébé ?

Dans les années 90, les parents avaient peur du Conseil général et de la police ; ils se sentaient concernés. Aujourd’hui, il y a des pré-adolescentes dont les parents ne sont pas présents, ils nous disent ne pas avoir les moyens de venir. Certaines d’entre elles fuient leur milieu.

Elles ont de plus en plus de mal à être mère et à le rester. Elles sont aux prises avec les mêmes questions concernant leur enfant : « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il pleure », sont en difficulté avec la question de l’intimité dans le premier mois, la mise au sein… Ce qui est nouveau, c’est qu’elles ne peuvent plus s’occuper de l’enfant durant toute la nuit. S’il pleure à 3h du matin, ce n’est pas pour elles une priorité.

Il y a 15 ans de cela, les médecins disaient qu’il n’y avait pas à considérer la grossesse et l’accouchement des adolescentes comme une spécificité. Seules les données médicales comptaient. Aujourd’hui, c’est un autre discours : on se préoccupe davantage de ce qui intéresse les futures mères, de ce qui les préoccupe, de leur réel désir, afin de les aider à investir leur maternité.

 Propos recueillis par Mary Carmen Polo

[i] Sylviane Robert est responsable de service d’un lieu d’accueil de jeunes femmes en difficulté et de mères en danger.