Lacan évoquait parfois ce passage contemporain du père au pire. Les deux termes heureusement partagent un trait commun, l’incertitude : ils ne sont pas sûrs, comme le montre Magdalena Kohout-Diaz. Cela nous ramène alors à la phrase du même, évoquée par la dernière Cause du Désir : « Pour moi la seule science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la science-fiction. »

Philippe La Sagna

Les documentaires d’anticipation technoscientifique sont un moyen classique et toujours actuel de faire jouer nos fantasmes. Récemment, le Dr Laurent Alexandre a prévu La mort de la mort, ou comment la technomédecine va bouleverser l’humanité[1], Philippe Borrel a esquissé Un monde sans humains[2] et Élizabeth Alexandre a enquêté sur le fantasme de la première femme robot : Robot, mon amour[3]. Dans leur aspiration à réduire le Réel, ces fictions nous assujettissent à des mirages où nous sommes pris. La caution scientifique leurs donne des accents de certitude. En cela, elles montrent que le traumatisme est traumatisme d’un sens.

Le Point du 11 avril 2013 donne la parole à onze titulaires du prix Nobel ou Fields à propos de l’innovation. Il nous laisse ainsi espérer des historicisations vraisemblables, c’est-à-dire falsifiables. Ce sont les meilleurs scientifiques eux-mêmes qui vont nous « raconter le monde qui vient ». Ils se prêtent à l’exercice, mais à quel titre ? Dan Shechtman – prix Nobel de Chimie en 2011 – l’explique : « ce sont les scientifiques qui vont décider ce que sera le monde dans trente ans car ce sont eux qui ont la capacité de le transformer ». Qu’est-ce qui distingue alors la science du scientisme ?

Dans le dossier, transparaissent en réalité deux définitions de la science. Serge Haroche – Nobel de physique, 2012 – ou Jean-Marie Lehn – Nobel de chimie, 1987 – mettent en avant la recherche. Ce qui fait la science, c’est l’inattendu. C’est ce qui distingue la découverte d’une simple mesure. L’invention est imprévisible, à l’opposé des dogmes et des contrats. C’est essayer de se tenir près de ce qui n’a pas de sens. Suivre un tel cap est aussi difficile qu’essentiel.

Cet aspect fondamental de la science est pourtant peu représenté dans le dossier, qui fait au contraire la part belle à la science-fiction. Les scientifiques font des prédictions : l’homme vivra à jamais grâce à la médecine régénérative, il sera en bonne santé proportionnellement à son pouvoir d’achat, les contrats de mariage seront limités à dix ans renouvelables, l’on fabriquera des sur-athlètes avec des organes et des muscles artificiels. L’homme prendra des décisions judicieuses grâce à l’économie comportementale. Le monde comptera neuf milliards d’humains, et ce sera un défi de les nourrir. Comment faire ? Il y a des propositions. Il faudra « tout miser sur l’éducation […], cela permettra de réduire le nombre des naissances, car les personnes éduquées ont généralement moins d’enfants. Ensuite, il faut pousser la recherche sur les aliments modifiés. » Deux voies possibles d’autodestruction de l’humanité. Faisons avec Paul Claudel et Jacques Lacan une ouverture dans le sérieux de ces significations : le pire n’est pas toujours sûr !

 

 


[1] Lattès J.-C., 2011.

[2] Borrel P., Un monde sans humains, Arte, 2012.

[3] Alexandre É., « Robot mon amour », Marie-Claire, avril 2013.