Un heureux événementi : comme son titre ne l’indique pas, ce roman d’Éliette Abécassis se tient bien loin des idéaux basiques et béats sur la grossesse et la maternité. Le lecteur le découvre en effet dès les premières pages : ce titre en serait plutôt une interprétation ironique. La narratrice, Barbara, jeune thésarde en philosophie, vive et passionnée par ses études et l’amour, nous y invite à suivre le trajet de son expérience de la maternité qui a pulvérisé les signifiants-maîtres qui lui tenaient jusque-là lieu de repères dans l’existence. Ceux-ci s’écroulent de ne pouvoir à ses yeux appréhender la question de cet événement si spécial qui la traverse alors. Les concepts philosophiques la laissent « démunie » face à cette expérience de dislocation, ce qu’elle implique comme réel corporel et comme réagencement du désir. « J’ai changé de catégorie existentielle, j’ai changé les repères de l’espace et du temps, j’ai changé l’a priori de la perception, j’ai abandonné tous mes rêves »ii, explique la jeune femme. Bienvenue dans un monde aux teintes quelque peu plus ténébreuses que le pastel édulcoré de la layette. Bienvenue dans le monde de Barbara.


L’(heureux) événement est avant tout, pour elle, celui de la rencontre violente avec le réel d’un corps bouleversé par la grossesse. Ce corps, tel que l’héroïne le maîtrise impeccablement jusqu’alors, se met à dérailler, à lui échapper. Barbara, « empêtrée à l’intérieur de ce nouvel espace », ce « corps à la dérive », scrute, effarée, le miroir, et simultanément décroche totalement de son travail de thèse : « Je n’avais plus de goût à la philosophie depuis que j’étais devenue un corps. […] j’étais submergée par ma propre corporalité »iii. Éliette Abécassis prête à sa narratrice les mots pour tenter de dire l’effet de perte de l’accouchement qui, véritable blessure, laisse son corps déchiré, et sa vitalité post-partum en berne : « Je n’étais plus qu’un creux, un vide, un néant »iv.


La question qui travaille tout le petit roman pourrait se formuler ainsi : que devient l’amoureuse dans la mère ? Pointant comme la maternité n’est en rien l’accomplissement ultime de la féminité et comme l’instinct maternel n’est qu’« un mythe moderne », Barbara tente, non sans causticité, de s’y retrouver au beau milieu de la terminologie de la puériculture. Dans son couple, les places flottent et le désir est désorienté : elle se voit « détrônée » par sa fille dans le regard de son compagnon devenu père, et bientôt, l’enfant prend la place de l’amant, dans son cœur comme dans son lit. Constatant à quel point la crudité corporelle trash de la grossesse et de la maternité « ne participe pas de l’Eternel Féminin »v au regard des parangons sociétaux, elle se demande comment être mère sans l’être toute, comment se séparer de son enfant alors même qu’elle le sent encore dans tout son corps.


Suite à cette expérience de l’extrême qui réinterroge les pourtours du corps et de la féminité, notre héroïne de papier semble néanmoins dessiner un horizon. À sa question de ce que devient son fantasme de l’amour « sacré », « spirituel », « ardent », dès lors ébranlé par la maternité qui englue, désacralise, ensanglante et salit, elle répond du côté d’une redistribution du désir : si la division entre être femme et être mère reste des plus active, l’amour n’est pas à enterrer – il « change de paradigme »vi.


iÉliette Abécassis, Un heureux événement, Paris, Albin Michel, 2005.


iiIbid., p. 133.


iiiIbid., p. 37.


ivIbid., p. 53.


vIbid., p. 140.


viIbid., p. 91-92.