De nombreux faits divers parvenus à l’attention de la presse en Italie poussent à réfléchir sur la maternité et ses dérives en termes de folie. Récemment une mère a tué l’une après l’autre ses trois filles adolescentes suite au départ de son mari, père de ses enfants. D’aucuns l’ont qualifiée de Médée moderne. Mais peut-on nommer de la sorte cette mère tueuse de ses propres enfants ?

Je crois que non. Notre époque, comme le dit très bien Éric Laurent dans son livre El sentimiento delirante de la vida[i], n’est plus l’époque de la tragédie. Elle est plutôt marquée par un sentiment délirant, comique à la limite, mais non plus tragique. Médée n’existe plus, lui comparer la mère folle est désormais inadéquat, hors de saison, je dirais même hors de raison…

La forclusion qui préside aux passages à l’acte meurtriers déborde la dialectique au-delà du phallus du crime d’amour. Aujourd’hui, ce qui est central, c’est le non-sens de l’acte criminel, délié de toute dialectique. À l’occasion, comme dans l’exemple ci-dessus, cela concerne aussi les drames modernes de la maternité.

Il ne s’agit plus de la chute soudaine de la valeur phallique de l’enfant provoquée par la déchéance brutale du statut de phallus pour un homme. La question paraît aujourd’hui plus complexe. Qu’est-ce actuellement qu’être mère et quel rapport au phallus, présentifié par l’enfant, cela comporte-t-il ? L’enfant ne représente plus le phallus, mais quelque chose qui tient plutôt à l’objet indicible, sans nom, qu’une forclusion maternelle peut dévoiler à un certain moment – celui, précisément, où un bout de réel fait irruption et où un défaut de tenue du réseau symbolique s’avère impuissant à le barrer.

On peut distinguer deux cas de figure. Lorsque l’enfant est à la fois objet a et phallus, il vient dans la structure condenser une jouissance en tant qu’il s’inscrit comme effet résiduel à la dialectique de la séparation. Là, l’enfant-objet a est ce sur quoi prend appui le rapport singulier au désir de l’Autre, de l’homme à l’occasion. Mais, si l’enfant vient en place d’objet indicible, il rompt cette dialectique – la mortification signifiante, le barrage par la voie du langage étant alors impossible. Cet objet innommable, indicible, désigne une certaine précarité de la position maternelle, en démontrant, en même temps, jusqu’où le désordre symbolique du XXIe siècle peut affecter de façon ravageante l’être mère.

À la forclusion du Nom-du-Père, serait-il envisageable d’ajouter une forclusion d’un « nom de la mère », étant entendu que, parmi la pluralité des Noms-du-Père, il ne serait que l’un de ceux-ci ?

Le sentiment tragique de l’existence a subi un déclin complet et, avec celui-ci, le visage de la folie maternelle a revêtu le semblant de l’horreur comme dernier voile sur le réel sans loi. Il n’y a plus le Beau de la tragédie pour voiler l’horreur : nous sommes désormais confrontés directement à l’horreur comme dernier semblant sur le réel sans loi.

[i] Laurent É., El sentimiento delirante de la vida [Le sentiment délirant de la vie], Buenos Aires, Diva, 2011.par