C’est sur fond d’intention de dévoration et d’angoisse que le docteur Jacques Lacan attrape la mère primordiale. Elle n’est pas marquée par la castration, la limite introduite par le phallus, mais imaginarisée dans une figure choc, celle du crocodile, l’animal sans langue. Mieux vaut la présence d’un bâton pour lui barrer la gueule ! Figure terrible? Plutôt amusante puisque l’obstacle se présente comme la ruse légère d’un tiers qui saurait dompter, pour l’enfant et pour cette femme qui est mère, un inassouvissement fondamental ainsi suggéré. On peut dire que Lacan cherche à cerner la tension entre le rapport de la mère au phallus, à la castration, et une autre dimension que nous dirons plus substantielle.

C’est à ce point que la notion d’instinct maternel, plutôt discutée, peut être relancée avec Jacques Lacan ! En effet, c’est seulement un an après le Séminaire IV[1] – dans lequel se loge le crocodile –, qu’il introduit la notion d’instinct maternel avec ses « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine » : Il il convient de se demander dit-il, « si la médiation phallique draine tout ce qui peut se manifester de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l’instinct maternel »[2]. À ma connaissance cette référence positive à l’instinct maternel est un hapax dans son enseignement.

Essayons d’en mesurer l’empan et la nouveauté au regard de la logique œdipienne jusqu’alors dominante.

Jacques Lacan introduit un doute sur la réduction, pour une femme, de la jouissance pulsionnelle au phallus. La part non limitée de la pulsion serait du côté de cet inattendu instinct maternel. Notons également l’usage du mot « courant » qui rappelle sa traduction par dérive du Trieb freudien et laisse entendre une opposition entre une possible régulation par le symbolique et une coaptation imaginaro‑réelle, marquée de l’immédiateté. Le versant mère de la femme est situé comme non résorbable dans le phallus, à contrario de l’équation freudienne, enfant = pénis. Un enfant vient à la place de ce qu’une femme n’a pas ; il comble un manque, avançait Freud. La logique ici n’est plus d’équivalence, d’interchangeabilité, mais de reste ou de supplément.

Cet usage de l’instinct maternel ouvre la question de l’« être mère » du côté du réel comme substance, matière. On ne saurait penser la maternité sans interpréter l’inconscient qui cependant méconnaît la féminité.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.

[2]Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.