Qu’est-ce qu’une mère ? Qu’est-ce qui conduit une fille à désirer devenir une mère, qu’est-ce qu’une mère transmet à ses enfants du désir qui les a fait naître ? Voici comment ces questions me sont revenues, en tant que grand-mère, dans la conversation avec les enfants de ma fille.

Mes deux petits enfants et moi revenions du cinéma où nous avions vu le film d’animation de Michel Ocelot Princes et princesses, dans lequel la rencontre amoureuse et les métamorphoses de l’amour sont magnifiquement dépliées. Nous parlions un peu du film, de ces personnages qui se transforment en animaux puis redeviennent humains. Puis, Mathis, huit ans, me dit que Nina, cinq ans, comme métier, plus tard, « voudra s’occuper des animaux ». Nina le contredit : « Non, je ne sais pas. Ce que j’ai hâte c’est d’être une maman. Maman m’a expliqué comment on fait les bébés. Il faut la rencontre d’un rond et d’un trait. Après ça fait la tête, les yeux, les jambes et tout ça… Et puis aussi il faut mettre le tutu dans le zizi… Est-ce que c’est obligatoire ça, Mamie ? »

Avant que je n’ai eu le temps de répondre, Mathis dit : « Mais non Nina, c’est pas obligatoire, tu sais bien, y’a jamais rien d’obligatoire. »

« Ah bon ? » dit Nina. Puis silence.

D’où vint à Mathis cette réponse qui sembla tout à fait convenir à Nina ? Il ignorait à quel point sa réponse est de son temps, enfant du XXIe siècle. De nos jours, s’il faut encore la rencontre du « rond » de l’ovule et du « trait » du spermatozoïde, il y a maintenant une disjonction de l’homme et de la femme dans la procréation.

Mais ce qui est drôle et enseignant dans cette histoire, c’est la façon dont la petite fille et son frère se débrouillent des informations que leur maman leur a données. Ce qu’une mère transmet de son être mère lui échappe, ce que l’enfant attrape par les fictions qu’il invente s’appuie sur le désir qui court sous le discours.

Dix-huit mois plus tôt, leur maman avait mis au monde un bébé, une petite fille, et Nina imitait sa maman, s’occupant de son bébé, lui donnant le sein, le promenant en poussette, etc. Mais faire semblant ne répondait pas aux questions que l’arrivée de ce bébé posaient à Nina. Alors la maman avait montré un petit livre pour enfants qui explique comment le bébé se développe dans le ventre maternel, mais n’avait pas trop insisté sur les explications. Elle avait l’idée qu’il fallait laisser du mystère. Pudeur et mystère de l’amour entre un père et une mère, car le « trait »  du spermatozoïde ne saurait dire grand chose sur ce qu’est un père. Quelques mois plus tard, Nina dit qu’elle voudrait bien rencontrer un prince charmant quand elle sera grande. « Mais oui, lui répond sa mère, j’en ai bien rencontré un, moi ». « Il est où ? » demande Nina. « C’est ton papa, voyons. » « Ah non, réplique Nina, papa c’est pas un prince charmant, c’est un papa. »

« La naissance de sa sœur incita Hans à un travail mental [qu’] il ne pouvait mener à bonne fin […]. Le grand problème se posa alors pour lui : d’où viennent les enfants  ? Le premier problème peut-être dont la solution fasse appel aux forces mentales de l’enfant, dont l’énigme du Sphinx de Thèbes n’est sans doute qu’une version déformée. »[1]

Comme Hans, ce que l’enfant du XXIe siècle demande, c’est savoir d’où il vient, de quelle rencontre il est issu, de quel désir.

Les livres spécialisés pour enfants participent du discours transmis à l’enfant sur l’existence et l’origine, discours qui reste, de structure, si vide et si défaillant que le sujet y répond par la fiction, par l’invention de théories sexuelles, à partir de la jouissance qu’il connaît déjà. « L’impasse sexuelle sécrète les fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient. »[2] nous dit Lacan dans Télévision.

Alors, à ce dialogue entre frère et sœur, j’ai choisi de ne rien ajouter, plutôt les laisser construire tranquillement leurs théories sexuelles infantiles. « Y a jamais rien d’obligatoire » n’est-il pas à préserver dans notre monde où des injonctions contradictoires assaillent les femmes quant à leur manière d’être mère, ou de ne pas l’être ?

[1] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, p. 187.

[2]Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 532.