Christian Pierret 2

« J’étais un fils – unique – plus qu’aimé par mes parents ; ma mère et mon père formaient un couple indissociable et merveilleux », affirme Christian Pierret, ancien ministre, député, maire socialiste de St-Dié-des-Vosges de 1989 à 2013 dont le parcours universitaire, professionnel et politique, de l’ENA au gouvernement, en passant, entre autres, parle ministère des Finances, la Cour des comptes, l’Assemblée nationale et la vice-présidence du groupe Accor, se définit par une courbe ascendante.

Aujourd’hui avocat d’affaires, Christian Pierret n’a pas souhaité se présenter à un cinquième mandat municipal mais, en politicien averti, exprime un intérêt vif pour les questions sociétales. Il a présidé à l’Assemblée nationale le groupe France-Israël et reste investi dans de nombreux et importants cercles de réflexion et d’analyse tels que le Think Tank énergies Vista, le cercle Jefferson et le cercle Colbert pour les collectivités territoriales…..

Sur quoi se fonde votre vision de la politique ?

 

Un politique c’est quelqu’un qui veut changer la réalité du monde. Entre l’action-pensée et la pensée-action c’est simplement une affaire de langue. J’adore les discours qui ont de l’élan, qui expriment une vision entraînante qui va inciter les gens à l’action, qui va les rassembler et les faire aller plus loin, une utopie dans le langage qui les mobilise. Dans cette langue, à l’origine il y a un mouvement vers l’autre pour, avec les autres, mettre en œuvre des actions, bâtir du concret ordonné à des valeurs qui font sens. J’aime les langues parce qu’elles construisent cette capacité d’agir. Le jeu des mots, de leur création et de leur liaison engendre de l’action.

Un maire est un bâtisseur, un ministre est un créateur de droit. J’ai bâti, j’ai construit, j’ai créé. L’essentiel de ce que j’ai appris depuis que j’avais trois ans c’était créer.

D’où cela s’origine-t-il ?

Une chose m’a beaucoup marqué dans la vie : mon père, aujourd’hui disparu, était ingénieur des arts et métiers et avait fait l’École navale. Il s’est engagé dans la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a, par l’exemple qu’il m’a donné lorsque j’étais enfant, forgé un souci de construire autre chose. Très tôt j’ai vécu dans une atmosphère économique, industrielle de construction d’une Europe qui existait pour moi, à travers ce que me racontait mon père, bien avant la signature des Traités. Mon enfance s’est déroulée dans le bain culturel d’une construction et d’une coopération entre les pays européens.

J’ai vécu dans un milieu extrêmement favorable à la réussite sociale. Je me suis libéré d’un certain nombre de contraintes liées à cette éducation, mais en même temps je me suis appuyé largement sur ce qui m’a été légué. J’ai été l’objet d’une attention de tous les instants de la part de mon père et de ma mère ; j’étais considéré comme le trésor de la famille. Ma mère s’occupait de tout de telle manière que je puisse être centré sur le but de l’éducation que mes parents me donnaient : me permettre d’accéder à des responsabilités plus tard dans la vie. J’étais un fils plus qu’adoré par sa mère.

Toujours, ma mère m’a « porté » dans les deux sens que prend ce verbe. C’est ainsi que je peux affirmer que je n’ai pas d’histoires (au pluriel). Une unité quasi fusionnelle s’était construite entre mon père et ma mère. Et je n’ai pas senti de hiérarchie entre ce qui les distinguait. Mon père était une référence et encore aujourd’hui un modèle quasi inaccessible de rigueur morale, d’engagement et de courage. Je le place sur un piédestal et j’élève ma mère sur un autre piédestal. Ils sont indissociables, ils sont merveilleux. J’ai une dette extraordinaire à l’égard de mes parents. Inconsciemment je crois que je leur ai offert ma réussite.

Ce qui a compté pour l’enfant que j’étais, ce fut d’être entouré de deux éléments très forts : un amour immense, qui prenait appui sur l’amour que se portaient mon père et ma mère, appui pour un projet à constituer et à nourrir à la fois pour eux et pour moi, dans cette famille traditionnelle. Un but pour l’existence.

 

Et que pensez-vous de la famille contemporaine ?

Ce sont deux personnes. Pour ma génération cela a été naturellement un homme et une femme, dans le cadre d’une famille qu’on appellerait aujourd’hui « classique ». C’est une mutation personnelle difficile d’être spontanément d’accord avec la famille homosexuelle. C’est une révolution, et je me dis que pour l’accepter, ce qui est essentiel pour moi c’est l’attention privilégiée, l’amour que m’ont prodigué deux êtres. C’est l’aspect essentiel pour l’enfant.

Par contre, je considère comme extrêmement suranné et bourgeois au sens du XIXe siècle le fait de vouloir l’institutionnaliser par un mariage. C’est vraiment surprenant voire décevant que pour une telle transformation fondamentale de la structure familiale fondée sur la liberté et l’égalité, on fasse appel à cette vieille institution du mariage dont le concept défie le temps et l’Histoire. Cela me semble obsolète.

Que pouvez-vous nous dire de la place des femmes et des mères en politique ?

Bien avant la parité, j’avais 40 % de femmes parmi mes adjoints. Je prêtais attention aux compétences et non au sexe dans la distribution des responsabilités et des rôles. Quant aux mères, j’avais le souci constant, dans une ville marquée par les difficultés socio-économiques, de construire une politique qui permettait à ces femmes et mères en situation précaire de mener avec leurs enfants une vie épanouissante. Dans un des quartiers de la ville, 40 % des habitants sont des mères célibataires, du fait du très grand éclatement de la famille traditionnelle depuis 30 ans. Au départ on se marie, il faut un rite ; et puis cela se dissout le plus souvent dans la violence. Il y a aussi l’absence de travail. Je considère que le travail est quelque chose d’absolument fondamental pour ces femmes. Sans un autre, un compagnon ou une compagne avec elles pour s’aimer, elles paniquent devant la vie, trop faibles pour l’affronter.

Que vous inspire la question d’être mère ?

 

Être mère, c’est donner le maximum de chances à ses enfants. Une image me vient : quand la mère s’ouvre pour laisser passer l’enfant, en même temps elle l’ouvre au champ des possibles, où elle veut qu’il soit le meilleur. Quand il sort de moi, si je suis une femme, j’ai vis-à-vis de mon enfant un engagement et le projet de lui ouvrir toutes les possibilités. C’est le triomphe de l’humanisme.

Propos recueillis par Micky Boccara Schmelzer et Jean-Marie Adam