Propos recueillis par Nathalie Jaudel

Quelle idée se fait-on de la maternité après quarante années d’exercice de la magistrature i ?


Même si elle n’est pas une règle générale et qu’elle ressort plutôt des situations pathologiques, l’une des manifestations les plus frappantes de la maternité à laquelle on se trouve confronté en tant que juge aux affaires familiales est ce que j’appellerais la « revendication possessive » : « Je veux mon enfant » ; et parfois : « Je veux bien le partager mais pas trop et par principe, j’ai vocation à avoir la plus grande part ».


Et cette revendication possessive, lorsqu’on est un magistrat homme, comment est-ce qu’on l’accueille ?


On tente de questionner les stéréotypes, au moins pour que les mères s’expliquent : « Pourquoi la mère devrait-elle avoir la plus grande part dans l’éducation de l’enfant ? » On nous répond parfois qu’à partir d’un certain âge ça s’équilibre, mais que dans la petite enfance, c’est forcément la mère. C’est posé comme un principe rassurant qui laisse à chacun sa place. Il appartient au juge de questionner la légitimité de cette affirmation, non seulement en général, mais aussi dans le cas précis qui lui est soumis. L’argument fort, c’est que le plus souvent, il est vrai que ces mères s’intéressent plus à l’éducation des enfants que les pères. Mais ce qui est une constatation statistique n’en fait pas une fatalité biologique ou culturelle. Pourquoi serait-ce le rôle du juge de pérenniser cette situation ?


Vous avez également présidé la chambre pénale de la famille de la Cour d’Appel ?


Oui. C’est une fonction souvent pénible. On est confronté à la violence et à l’alcoolisme, et dans le cas des non-représentations d’enfants, à la possessivité de mères qui ne supportent pas la situation créée par la séparation et qui refusent absolument le partage de la garde.


À votre avis, ce type de situations est-il du registre « l’enfant est mon objet » ou de celui d’une forme de vengeance à l’égard du père ? Et y a-t-il moyen pour vous de faire la part des choses ?


Dans les cas les plus graves, c’est de règlements de comptes qu’il s’agit. Il est rare que la mère affirme crûment que l’enfant est son objet ; elle dit plutôt : « c’est normal » que : « c’est à moi ». Ce qui est grave, c’est lorsque l’enfant sert de moyen de chantage dans le cadre d’une séparation mal réglée : ne pas le remettre, à titre de punition. On se retrouve face à des personnes qui ne veulent rien entendre. On rend alors des décisions qui constatent la culpabilité, et on renvoie le prononcé de la peine à 6 mois pour voir si la décision de divorce va être exécutée. Ce n’est pas très drôle. Les parents sont tellement pris dans leur propre histoire qu’ils ont le nez contre le carreau et se refusent à voir des évidences. Même si on n’est pas psychanalyste ou psychologue, on entend des choses qu’on essaie de leur faire percevoir par des questions pertinentes, mais on n’est pas sûr d’avoir raison, et de toute façon, la justice n’est pas le lieu de la thérapie.


Comme président de cour d’Assises, avez-vous eu à juger des mères criminelles ?


L’affaire d’assises la plus classique, c’est le bébé secoué. Il n’y a pas vraiment d’intention mortelle : les cris du nourrisson sont insupportables, on veut le faire taire par tous les moyens et on n’imagine pas les conséquences cérébrales que va avoir le fait de le secouer. Dans ces cas-là, les jurés sont beaucoup plus sévères que les juges professionnels. L’interdit du meurtre de l’enfant est très ancré dans les esprits et il y a une certaine sacralisation du rôle de la mère protectrice – et celle qui ne l’est pas le paye. Des mères criminelles, en dehors de ces cas, il y en a peu en dehors des syndromes de Münchhausen par procuration : la mère, pour montrer à quel point elle est une bonne mère, donne des médicaments létaux à sa fille ou plus rarement à son fils, faisant fonctionner un cercle vicieux dans lequel elle est l’infirmière dévouée qui, pour le rester, rend son enfant malade. C’est assez dérangeant. Ce sont des pathologies psychiatriques pour lesquelles cependant l’irresponsabilité n’est jamais reconnue. Les psychiatres nous disent que ces femmes savent ce qu’elles font et il n’y a pas de raison de ne pas les croire.


Est-ce que les psychiatres interprètent l’acte comme porteur d’un vœu de mort à l’égard de l’enfant ?


Pas vraiment. Ils disent plutôt que pour montrer à quel point elle est bonne mère et bonne soignante, elle rend sa fille malade pour pouvoir la soigner. C’est présenté comme ça, et on s’en contente. Il y a bien sûr aussi toutes les affaires de viols intra-familiaux, dans lesquelles parfois la mère a laissé faire. Elle prend le parti de son compagnon, pas en le disant, mais en fermant les yeux ; et par la suite elle va dans certains cas concourir au placement de sa fille, en général pré-adolescente, qui est perçue par elle comme une gêneuse, comme une menace pour son couple ou pour l’unité économique du foyer. Lorsque la fille est mise en pension, comme cela arrive régulièrement, ce n’est pas pour la protéger, car ensuite le couple reprend une vie normale : la fille est éliminée parce qu’elle est facteur de crise du couple ; elle est placée après avoir révélé les faits et sa mère refuse de la croire et organise son éloignement. Y a-t-il jalousie ou pas ? C’est difficile à dire ; mais on sent dans certains cas que la fille est un objet d’exécration. En tout cas, il est rare, même quand la mère prend le parti de sa fille, ce qui arrive dans environ la moitié des cas, que ce soit à elle que la fille s’en soit ouvert en premier.


Les enfants portent un peu leurs parents sur leur dos, on le voit tout le temps. D’où : « je ne vais pas le dire pour ne pas mettre en péril la famille et pour ne pas déplaire à ma mère ». C’est un cas de figure très fréquent, lié aussi au risque de se voir demander pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt. De la même manière, on constate souvent qu’il est très difficile aux enfants victimes d’agressions commises par des tiers de témoigner de ce qui leur est arrivé en présence de leurs parents – de crainte de les peiner ; généralement, je demandais aux parents de sortir de la salle d’audience au moment où l’enfant allait prendre la parole.


Avez-vous noté, pendant vos quarante années d’exercice comme magistrat, une évolution du statut de l’enfant, législative ou factuelle ?


Si c’est le cas, j’y ai en partie contribué, en important de Californie un concept en usage là-bas : favoriser le parent le plus apte à favoriser les relations de l’enfant avec l’autre parent ; donner, donc, le plus souvent et sauf motif légitime, tort à celui qui exigeait d’avoir la garde de l’enfant sur un mode qui aurait de fait organisé l’exclusion de l’autre parent. Avoir l’idée que bénéficier de la présence des deux parents est favorable à l’enfant est aussi un archétype, mais en tout cas, c’était le nôtre à l’époque. Mais je trouve que c’est une notion floue et pas facile à manier que celle de « l’intérêt de l’enfant ». Qui décide de l’intérêt de l’enfant ? Le juge ? Selon quels critères ? Peut-être l’intérêt de l’enfant est-il d’être maintenu dans une relation qui peut paraître régressive avec sa mère ; il peut peut-être très bien se construire là-dessus et s’émanciper plus tard, à son rythme. L’intérêt de l’enfant, pour moi, c’est une notion magique ; je n’ai pas d’a priori sur l’intérêt de l’enfant ; tous les enfants n’ont pas nécessairement le même intérêt au même âge ; j’ai une idée à moi mais je ne suis pas sûr qu’elle soit pertinente.


i Dominique Coujard, ancien magistrat, a été juge aux Affaires familiales, président de la Cour d’Assises puis de la chambre pénale de la famille de la Cour d’Appel de Paris.