Une méthode radicale pour se faire une ennemie à vie consiste à dire à une mère ce qu’il ne faudrait pas qu’elle fasse avec son enfant. Le cododo, ou co-sleeping, est ainsi un sujet qui déchaîne les passions sur les blogs et les forums de mamans. Cela consiste à dormir avec son bébé dans le lit parental ou en le plaçant dans un berceau qui y est fixé.

Quelle mère épuisée par des nuits trop courtes ne s’est jamais endormie avec son bébé en le nourrissant ? Jusque récemment, cette conduite épisodique et banale n’allait cependant pas sans culpabilité. En dépit des risques de mort subite du nourrisson qu’illustre ce fait divers au carré, certaines mères en revendiquent la pratique. Rejoignant en cela une version écolo du discours du maître contemporain, elles y sont en effet poussées par diverses organisations qui font la promotion du cododo, par exemple dans des crèches. L’Unicef a ainsi publié en juin 2005 un guide destiné à en encourager la pratique de sorte à poursuivre l’allaitement autant que possible.

Ce discours vise donc à faciliter et à prolonger l’allaitement à la demande, mais exprime aussi une conception singulière du lien mère-bébé, dont il s’agit de maintenir le plus longtemps possible « le continuum »[1]. La naissance est assimilée à une séparation traumatique que seul l’appui sur le modèle de la nature serait à même de colmater. Toute séparation à cet âge tendre irait contre l’instinct et serait donc contre-nature. En effet, nulle séparation concrète du petit et de sa mère dans le monde animal ou dans des sociétés supposément plus proches de la nature. Ainsi, pour Domitille5 sur ce forum, qui argue qu’on n’a pas d’enfants pour qu’ils nous laissent tranquilles, « un enfant cododo est un enfant qui n’envisage pas de ne pas être avec sa mère ».

La séparation a alors statut de réel, réel qui s’escorte d’une certaine inflation imaginaire, puisque le bénéfice psychologique principal qui en est attendu est le développement du narcissisme. L’idée souvent avancée est de mettre en place une transition douce vers l’autonomie, et la charge de la séparation est alors remise à l’enfant lui-même, comme l’indique Jessydjess dans cette discussion, pour qui « le sevrage naturel du cododo arrive en général vers 2 ans ½ – 3 ans ».

Malgré tout, cette position peut s’incarner sur le mode de l’embrouille comme de l’impossible. Un enfant n’accepte une séparation qu’à la condition que sa mère y consente d’abord, et un temps pour comprendre est parfois nécessaire. Comme nous l’explique Jacques-Alain Miller, il s’agit que l’enfant divise « chez le sujet féminin, la mère et la femme », c’est-à-dire qu’il « ne sature pas pour elle le manque dont se supporte son désir »[2]. Cette division, la mère la lit parfois dans le comportement de son bébé sous la forme d’un message inversé, comme cette mère qui explique : « J’aurais bien voulu cododoter mais ça ne plaisait pas à mon gamin qui se réveillait encore plus que dans son lit ». Pour d’autres, c’est le sentiment angoissant d’être devenues « une tétine géante » ou le propre doudou de leur bébé qui a pu amorcer une séparation. Et cette mère en appelle même aux mânes de Super Nanny, désespérant d’avoir conduit son bébé à l’incapacité de s’endormir seul.

Quant aux pères, il paraîtrait que ceux qui pratiquent le cododo auraient un plus faible taux de testostérone que les autres. Certains sont accablés d’avoir ainsi perdu toute intimité avec leur femme. Mais nombre d’entre eux sont à l’initiative de la fin du cododo, même si leurs femmes ne se laissent pas toujours faire, comme celle-ci qui proteste : « Mon mari croit que notre fils a le complexe d’Œdipe. Moi, je crois qu’il veut dormir près de sa maman parce qu’il est très attaché à moi »

Si c’est bien la question de la séparation qui est centrale dans la pratique du cododo, quel est l’objet en cause ? C’est bien entendu le sein du côté de l’enfant, mais du côté de la mère, il semble qu’il s’agisse souvent des pleurs du bébé, tant la position éducative qui consiste à laisser pleurer l’enfant suscite d’indignation chez les promotrices du cododo. Ainsi est-ce apparenté à du dressage sur le blog bien nommé ondortpas.over-blog.com. C’est pourtant oublier la dimension d’appel du cri, qui nécessite pour émerger un intervalle minimum avant la réponse maternelle, afin de pouvoir constituer la mère comme absente. Car, « si l’appel est fondamental, fondateur dans l’ordre symbolique, c’est pour autant que ce qui est appelé peut être repoussé. L’appel est déjà une introduction, totalement engagée dans l’ordre symbolique, à la parole »[3]. Or, « l’appel se fait entendre quand l’objet n’est pas là »[4]. C’est seulement à ce prix que le bébé sujet pourra se situer par rapport au point d’énigme du désir de sa mère.

[1] Selon l’idée de cet auteur largement cité dans les billets de blog traitant du cododo : Liedloff J., Le concept du continuum. À la recherche du bonheur perdu, Genève, 2006.

[2] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La petite girafe, n°18, 2003.

[3] Lacan J., « La relation d’objet », Séminaire IV, Paris, Seuil, 1994, p. 182.

[4] Ibid.