C’est au cours de son procès pour infanticide en 2006 que Véronique Courjault, mère de deux garçons, réussit, non sans mal, à mettre en mot un réel jusque-là non symbolisé : avoir mis au monde trois bébés dont les corps ont été trouvés dans le congélateur de sa maison[i]. Ce drame, extrêmement médiatisé, montrait chaque jour combien avoir un corps ne va pas de soi et combien devenir mère n’a rien d’instinctuel.

En effet, Mme Courjault nous enseigne à quel point la connexion à son corps n’a rien d’un processus naturel : « un peu comme si ce qui se passait dans mon corps n’avait pas de rapport avec ma tête. Je ne pensais pas que je pourrais être enceinte ».

Pourquoi n’a-t-elle pas annoncé ses grossesses ? « Ce n’est pas que je ne voulais pas, c’est que je ne pouvais pas dire que j’étais enceinte parce que je n’en étais pas tellement consciente moi-même ». « Je l’ai su au début, puis je ne l’ai plus su mais de temps en temps, je l’ai su. J’ai l’impression qu’à chaque fois, c’était une nouvelle fois, comme si je n’avais pas réellement vécu cette expérience ».

Pourquoi n’a-t-elle pas avorté ? « Pour avorter, il faut être enceinte, pour aucun, je ne me suis posé la question de l’IVG. Pour moi, ce n’était pas des êtres humains à part entière ». Ainsi, elle n’a eu ni intention de les tuer ni l’idée de l’acte puisqu’ils n’existaient pas. Cela nous enseigne sur les conséquences de ce que Lacan précise à la fin de son enseignement : réel, symbolique et imaginaire sont au même niveau, il n’y a pas de prédominance de l’un sur les autres. La structure commande et le déni, radical, se porte jusque sur le nouveau-né.

Quand le Président de la Cour lui propose des hypothèses pour expliquer ses actes, Mme Courjault ne sait pas. Le vide de signification s’entend dans sa langue même, le texte est sans trame et, dans ce contexte, tenter de comprendre est une entreprise toujours manquée.

Aucune folie bruyante dans tout cela, rien de délirant ni d’extraordinaire, rien qu’une hypernormalité dans la vie quotidienne. Les sujets aux prises avec des difficultés de vie insoupçonnables peuvent se dire à l’occasion timides, réservés, manquant de confiance en eux, « ni heureux ni malheureux » comme V. Courjault à qui les choses arrivent sans que l’on puisse y lire la marque d’un désir : « Jean-Louis a eu un coup de foudre ». Le mariage ? « L’idée vient de ma belle-mère parce que j’étais enceinte ». « Ma vie à moi était rythmée par rapport à celle des enfants ».

Être enceinte, dans sa langue, ce n’est pas être enceinte d’un enfant, c’est une formule vide, toute seule, qui n’appelle rien d’autre.

Quant aux destins différents de ses grossesses, Mme Courjault nous livre un élément précieux : l’importance extrême qu’a eue pour elle, au cours des deux premières, la présence de proches qui nommaient ce qui lui arrivait. Elle n’était pas seule et trouvait appui sur les mots des autres pour nommer ce qui se passait dans son corps.

Gageons que les Journées 44 nous démontreront à quel point être mère est éloigné du mythe de la génitrice naturelle.

[i] Psychanalyste, membre de l’ECF.