De même qu’on a pu dire qu’Orlando était la lettre d’amour la plus longue d’une femme, Virginia Woolf, à une autre femme, Vita Sackville-West, de même on peut dire que la correspondance la plus volumineuse d’une mère à sa fille est celle entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan.


Il s’y décrit la douleur d’une mère de voir sa fille se marier et s’éloigner d’elle (« Il semblait qu’on m’arracha le corps et l’âme »), douleur de la séparation à laquelle suppléera l’écriture des lettres.

La cadence de l’écriture de ces lettres est moins fonction du rythme des palpitations du cœur que du départ bi-hebdomadaire de la calèche postale, comme le développe si bien Gustave Lanson dans son Choix des lettres du XVIIe siècle. Ce au point qu’elle écrira des lettres à l’avance, « par procuration », et s’inquiétera du retard des réponses de sa fille.


Au fil de cette correspondance, on apprendra la disgrâce et le procès de Nicolas Foucquet, l’échec du mariage de Lauzun, le suicide de Vatel, la mort de Turenne au champ de bataille ; on participera aux échanges entre Mme de la Fayette, la Rochefoucauld, la Fontaine, le Cardinal de Retz ; on s’étonnera de son goût pour Corneille et de sa gêne à l’égard des œuvres de Racine (mis à part Esther), on appréciera son parti pris pour les Jansénistes (Pascal, Nicole, Arnauld), et sa répulsion à l’égard des Jésuites (Bourdaloue excepté).


Mais ce qui traverse cette correspondance c’est le feu d’un amour infini, les spasmes d’une passion exclusive.

« Ma fille, aimez-moi donc toujours : c’est ma vie, c’est mon âme que votre amitié […]. Le reste de ma vie est couvert d’ombre et de tristesse, quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous. »i

Si elle quitte Paris, dans le dessein de se retirer du monde et du bruit, de se cloîtrer dans une petite Trappe, pour y jeûner et prier Dieu, c’est encore à son objet aimé qu’elle pense, le « cœur percé », ne pouvant contenir l’explosion des sentiments à son sujet.


Cet amour passion, cette adoration idolâtre, cette affection excessive s’accompagnaient d’une exigence de réciprocité, qui déplaisait à sa fille. Émile Faguet, dans son exquis petit livre, le souligne : « Elles se torturaient l’une l’autre abominablement. »ii

Cette passion unilatérale trouve sa ponctuation dans ces mots : « Il y a des gens qui m’ont voulu faire croire que l’excès de mon amitié vous incommodait ; que cette grande attention à découvrir vos volontés, qui tout naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande fadeur et un dégoût. »


iLettre du 31 mai 1671.


iiMme de Sévigné. Lettres choisies, précédées d’une introduction d’Émile Faguet, 1888.