« Je souffre de la mort de mam. »

(Cheminement pour arriver à la lettre)i


Roland Barthes a tenu un Journal à partir du décès de sa mère. N’ayant pas connu son père disparu à la guerre alors qu’il était bébé, il a grandi auprès d’elle et partagera son existence. Elle était sa mère intelligence. C’est d’une « relation aimante » qu’il s’agissait, et la maladie a emporté l’Autre de l’amourii. De cette dévastation, « manque absolu, sans symbolisation », l’écrivain va réussir à s’extraire en faisant œuvre : par l’écriture de « La chambre claire »iii.


La lecture du Journal révèle l’éclosion du projet. Loin d’être le dépôt quotidien du tout dire du deuil, il aligne au jour le jour, laconique, quelques phrases, quelques mots : le « jamais plus » déposé sur papier. Le langage lui-même défaille : « Dans la phrase : elle ne souffre plus, à quoi, à qui renvoie « elle » ? Que veut dire ce présent ? » Et cependant, « elle n’a pas été tout pour moi. Sinon je n’aurais pas écrit d’œuvre… elle se faisait transparente pour que je puisse écrire. » Reviennent à plusieurs reprises, les mots proférés par sa mère agonisante : « Mon R. Mon R. — Je suis là. —Tu es mal assis. — Deuil pur, zébrure, béance de la relation d’amour. De moins en moins à écrire, à dire, sinon cela. » Tenant ce Journal, l’écrivain poursuit ses exposés, donne des articles, et maintient ses « habitudes de flirts ». Dans l’acédie, l’apathie par quoi il qualifie son état, seule subsiste comme « chose qui fait envie, l’image de l’écriture ».

Le travail du deuil se mue en travail d’écriture : désir d’une Vita nova. Suite à la découverte d’une photo de sa mère, il conçoit une œuvre : la plus ancienne photo dont il dispose représente sa mère en petite fille de 5 ans, dans un jardin d’hiver ; portrait de la mère de l’écrivain en petite fille. Elle est « ce qui s’accorde à l’être de ma mère et au chagrin que j’ai de sa mort ». Cette photo particulière, où il voit « l’essence de la Photographie », va être son guide dans ses recherches et va initier toute son analyse de la photographie.


À propos de sa mère qu’il soignait durant sa maladie, il peut dire : « elle était devenue ma petite fille. Moi qui n’avais pas procréé, j’avais dans sa maladie engendré ma mère. Elle morte, je n’avais plus aucune raison de m’accorder à la marche du Vivant. L’écriture… devenait l’unique but de ma vie. Je ne pouvais plus qu’attendre ma mort totale »iv. La photographie du jardin d’hiver, centrale dans son approche de la Photographie, est cependant absente du livre. Il s’abstient de reproduire l’image de l’aimée, pour y préférer l’écriture, le recours à la lettre. Par l’écriture de La Chambre claire, Barthes a fait littoral à son deuil, à son chagrin.


i Barthes R., Journal de deuil, Seuil-IMEC, 2009, p. 121.


ii Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne. Donc », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 6 avril 1994.


iii Barthes R., La Chambre claire – note sur la photographie [1980], Œuvres complètes V, p. 785-892.


ivIbid., p. 848.